Le parc national de Manovo-Gounda St Floris a été inscrit en 1988 pour sa diversité d’habitats incluant une savane arborée de type soudano-guinéen et des zones inondées, ainsi que pour sa biodiversité, surtout sa richesse en grande faune. Au moment de l’inscription, les valeurs et l’intégrité du bien étaient déjà fortement menacées et l’aggravation continue des pressions a conduit à son inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril en 1997. En 2001, une mission conjointe du Centre du patrimoine mondial et de l’UICN a visité le bien, notant comme menaces principales l’insécurité, le braconnage, l’exploitation illégale minière, la transhumance et le pacage illégaux, la pêche illégale et l’absence de ressources pour assurer la protection et la gestion du bien. Bien que des mesures correctives n'aient pas été formellement adoptées par le Comité du patrimoine mondial, la mission avait proposé un plan de réhabilitation d'urgence. A sa 28e session (Suzhou, 2004), une nouvelle mission de suivi conjointe du Centre du patrimoine mondial et de l’UICN a été demandée afin de revoir la mise en œuvre de ce plan de réhabilitation et l’état de conservation du bien. Malheureusement, l’insécurité dans la partie nord de la République centrafricaine n’a permis la réalisation de cette mission qu’en 2009.
L’Etat partie n’a, par ailleurs, pas soumis de rapport sur l’état de conservation du bien, comme demandé par le Comité du patrimoine mondial dans la décision 32 COM 7A.1.
La mission de suivi conjointe UNESCO/IUCN a été organisée du 01 avril au 11 avril 2009. La mission a confirmé que la longue période d’insécurité a eu un impact négatif sur les valeurs et sur l’intégrité du bien. La mission a été informé des données d’inventaire de 2005 réalisées par ECOFAC (Ecosystèmes Forestiers d’Afrique centrale) montrent un déclin significatif des populations animales entre 1985 et 2005. Les baisses des populations varient entre 68% (Eland de Derby) et 100% (Cob Défassa) selon les espèces, et les données démontrent une contraction de la répartition spatiale de la faune dans le bien. La population d’éléphants a été réduite de 97%. Ces déclins sont le résultat du braconnage armé (notamment pour l’ivoire) et de la chasse pour alimenter les occupants du parc et les marchés de viande de brousse. Le Rhinocéros est reporté disparu du parc depuis les années 1990. L’hippopotame est quasiment éteint et l’Autruche comme le Guépard sont désormais mentionnés à titre exceptionnel. Bien qu’il n’y ait pas eu de recensement depuis 2005, il est clair que l’aggravation de la situation sécuritaire dans la région, qui est fortement liée à des conflits armés au Soudan (la région du Darfour) et au Tchad, n’a fait qu’intensifier la pression du braconnage et a certainement aggravé encore le déclin depuis 2005.
Les menaces suivantes ont été notées par la mission :
- L’envahissement des zones de pâturage par des transhumants et leurs troupeaux, qui occupent le milieu à la place de la faune, modifient l’écosystème des prairies inondables et contribuent au braconnage des petites espèces ;
- La chasse commerciale à la recherche de l’ivoire (et secondairement d’autres produits locaux tels que miel et poivre) par des groupes armés mobiles en provenance du Soudan et du Tchad ;
- L’envahissement des cours d’eau et mares par des pêcheurs (locaux ou migrants) qui diminue l’attrait de ces sites, notamment pour les oiseaux ;
- La pratique des feux de brousse de diverses origines (pour accroître les pâturages, ouvrir les milieux, braconner, récolter le miel…) ;
- La prospection de diamants dans le parc et l’installation de petits campements miniers, de façon dispersée ;
- La fermeture de certains milieux (mares, salines) du fait de la disparition des grandes espèces comme l’éléphant.
La mission a constaté que la situation sécuritaire a continué de s’aggraver depuis la mission de 2001, et notamment depuis le début du conflit au Darfour (Soudan). Peu d’avancées dans la mise en œuvre du plan d’urgence proposée par la mission conjointe ont été réalisées :
a) Zonage du parc et matérialisation de ses limites :
Il n’y a pas de zonage fonctionnel du parc,, permettant la hiérarchisation des actions et la prise de décisions prioritaires.
b) Elaboration d'un plan de gestion :
Il n’y a ni plan de gestion, ni de plan d’aménagement, ni de plan de travail régulier pour le parc, bases indispensables pour reconstruire ce dernier.
c) Inventaire de la faune sauvage et cartographie des principaux habitats :
Un inventaire de faune a été organisé en 2005 dans le cadre du programme ECOFAC (Ecosystèmes Forestières de l’Afrique Centrale) financé par l’Union européenne. Le programme assure aussi un suivi aérien ponctuel.
d) Actions de gestion visant à maintenir la biodiversité et à protéger les écosystèmes fragiles :
Actuellement, il n’y a presque plus d’activités de gestion dans le bien, qui ne dispose d’aucune entité administrative dédiée à l’espace du parc seul, et formellement responsabilisée pour sa conservation. Il n’y a pas de personnel d’encadrement ni de personnel d’exécution directement responsable de la gestion du bien lui-même.
e) Etablissement de mécanismes de coopération entre tous les acteurs, en particulier les communautés locales, les services gouvernementaux, les concessionnaires de droit de chasse et d'exploitation de projets :
Hormis par le biais du programme ECOFAC dont il faut souligner les efforts méritoires, le parc ne fait l’objet d’aucune mesure efficace de conservation actuellement.
f) Renforcement de l'application de la loi dans le bien :
Dans le cadre du programme ECOFAC, deux équipes de lutte anti-braconnage sont destinées au parc, opérant à partir des bases de Sangba et de Manovo essentiellement. Celle de Gordil) n’est plus fonctionnelle qu’épisodiquement. Il n’y a pas de données disponibles concernant l’impact des efforts de lutte anti-braconnage. Néanmoins, l’envahissement des parties les plus riches du parc par des éleveurs, des pêcheurs, des braconniers et ponctuellement des diamantaires souligne la non-application de la loi à l’intérieur des limites du parc.
La mission conclut que, face aux menaces importantes relevées, il n’y a quasiment aucune mesure de gestion et de protection en place. Cela s’explique partiellement par les problèmes de sécurité et le contexte régional signalé ci-avant. Mais il faut aussi mentionner le très faible investissement consenti par l’Etat partie pour y remédier. Le seul investissement repose presque entièrement sur le programme ECOFAC, mais ce programme concerne également les Zones de Chasse Villageoises (ZCV) et le parc de Bamingui, soit plus de 80 000 km². Ce programme est donc sous-calibré devant l’ampleur de la tâche, sans continuité ou durabilité.
La liste des pressions sur le bien est longue et en partie déterminée par le contexte sociopolitique de l’ensemble de la région et l’insécurité chronique transfrontalière. Bien que le manque de données récentes rende difficile une évaluation précise de l’état actuel de la valeur universelle exceptionnelle, la mission conclut, sur la base des données disponibles, qu’elle est fortement dégradée. Sans la mise en œuvre de mesures correctives précises pour permettre de contenir les menaces observées, dans le cadre d’un nouveau plan d’urgence , la dégradation risque de devenir irréversible, entraînant à court terme la perte de la valeur universelle exceptionnelle.
Afin d’éviter la perte imminente de la valeur universelle exceptionnelle, des actions urgentes doivent être prises pour arriver à contenir les menaces principales. Ces actions concernent :
- Le retrait de tous les occupants illégaux du parc (pasteurs et troupeaux, pêcheurs, diamantaires) ;
- L’arrêt du grand braconnage orchestré depuis les pays voisins ;
- La mise en place de modalités de gestion professionnelle du parc, et leur financement.
Afin de réussir cette démarche, il faudra l’engagement de l’Etat partie au plus haut niveau ainsi que des engagements des Etats parties voisins, notamment le Soudan et le Tchad.
Compte tenu de l’ampleur de la problématique, des moyens investis, à la fois importants en valeur absolue et faibles rapportés à l’ensemble du territoire visé, la mission recommande de concentrer les efforts dans le cadre du nouveau plan d’urgence sur une zone réduite du bien afin d’y conserver les valeurs essentielles, en espérant pouvoir assurer la réhabilitation future du bien à partir de ce noyau devant être parfaitement protégé. La mission a recommandé des mesures correctives urgentes à intégrer dans le plan d’urgence et qui sont repris dans le projet de décision.
Etant donné la situation dans le bien, la mission a estimé que le développement d’un projet d’Etat de conservation souhaité en vue du retrait du bien de la Liste du patrimoine mondial en péril n’est pas d’actualité.
Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN sont particulièrement inquiets de la perte significative des caractéristiques pour lesquels le bien a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial, notamment sa biodiversité exceptionnelle. Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN estiment que, sans une action urgente de la part de l’Etat partie, et un accompagnement de la communauté internationale, la valeur universelle exceptionnelle risquerait de ne plus être justifiée. Vue la gravité de la situation, ils recommandent l’application du mécanisme de suivi renforcé sur le bien. Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN recommandent également que le projet de Déclaration de valeur universelle exceptionnelle qui avait commencé à être élaboré en mars 2009, à l’occasion de l’atelier de Dar es Salaam (Tanzanie), soit finalisé, ce qui permettra de mieux suivre l’évolution du bien.