La Réserve de faune à okapis a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondial en péril en 1997, suite à l’éclatement en 1996 du conflit des Grands Lacs, avec comme corollaire l’établissement de bandes armées et groupes rebelles dans le bien et la perte de contrôle de l’ICCN sur une grande partie du bien favorisant l’inflation du braconnage et l’ouverture illégale de carrières miniers dans le bien. En 2006, une mission du Centre du patrimoine mondial a visité le bien et a identifié comme menaces principales sur le bien, en plus du braconnage et de l’exploitation minière illégale, une augmentation de la population établie dans le bien et l’impact sérieux de la réhabilitation de la route N4 sur celui-ci. A sa 30e session (Vilnius, 2006), le Comité du patrimoine mondial a adopté des mesures correctives. En 2007, lors de sa 31e session (Christchurch, 2007), le Comité du patrimoine mondial a décidé (31 COM 7A.32) de faire bénéficier le bien du mécanisme de suivi renforcé nouvellement adopté A sa 32e session (Québec, 2008), une nouvelle mission de suivi conjointe du Centre du patrimoine mondial et de l’UICN a été demandée.
Le 2 février 2009, l’Etat partie a soumis un rapport sur l’état de conservation du bien. Ce rapport contenait des informations sur les progrès réalisés dans la mise en œuvre des mesures correctives.
La mission de suivi a été organisée du 24 février au 2 mars 2009. Sur la base des informations disponibles les plus récentes, la mission a pu confirmer que la longue période de conflit a eu un impact négatif important sur les valeurs et intégrité du bien et notamment :
- un déclin significatif des populations de faune entre 1995 et 2006, avec une baisse des populations variant entre 26% et 59% selon les espèces, et une contraction de la répartition spatiale de la faune dans le bien. Ces déclins sont le résultat du braconnage armé (notamment pour l’ivoire) et de la chasse (piégeage et chasse au filet) destinés à alimenter les marchés de viande de brousse dans les centres urbains avoisinants ;
- une augmentation significative du nombre de résidents dans la Réserve (estimation de 4.000 habitants en 1995, et 17.000 habitants recensés en 2003). Cette augmentation s’est traduite par une augmentation de la superficie de la Réserve défrichée pour l’exploitation agricole autour des villages. Le plan d’aménagement de 1995 prévoyait une zone d’implantation de 1.800 ha alors qu’actuellement la superficie des zones agricoles est estimée à 14,000 ha, soit 10% de la superficie de la Réserve.
La mission conclue que la valeur universelle exceptionnelle pour laquelle la Réserve de faune à okapis a été inscrite sur la Liste du patrimoine mondiale a été fortement dégradée mais qu’elle pourrait être entièrement récupérée si les mesures adéquates de gestion de la Réserve étaient mises en place et pérennisées.
La mission a constaté que la situation sécuritaire s’était considérablement améliorée depuis 2006 et que certains progrès dans la mise en œuvre des mesures correctives avaient été réalisés :
a) Assurer le retrait immédiat du personnel militaire de l'armée congolaise implique dans le braconnage, le trafic de l'ivoire et l'exploitation minière illégale
Le grand braconnage armé, notamment pour les éléphants, a diminué sensiblement grâce aux démarches conjointes ICCN / Armée Congolaise / Administration locale qui ont permis d’éliminer l’implication des militaires dans cette activité dans la Réserve et de la réduire sensiblement dans les zones périphériques. Le problème persiste dans la zone périphérique du sud ouest de la Réserve où les militaires dépendant de la région militaire de Kisangani, sont toujours actifs.
b) Arrêter et empêcher toute exploitation minière illégale sur le bien
En 2006, plus d’une cinquantaine de carrières pour l’exploitation illégale de coltan, diamants et or étaient recensées. Aujourd’hui toutes ces carrières sont abandonnées. Toutefois s’il n’y a plus de présence permanente de personnes dans ces carrières, le phénomène « d’infiltration », - c'est-à-dire des visites irrégulières de certaines des carrières par un petit nombre de creuseurs travaillant en général pour leur compte - persiste.
c) Suspendre les travaux de réfection de la RN4 et réaliser une évaluation de l’impact environnementale adéquate
Ces travaux ont été effectivement suspendus et une mission conjointe bailleur de fonds / administration / société responsable des travaux s’est rendue sur place pour discuter avec l’ICCN. Cependant la mission n’a pas abordé les questions les plus importantes. Aucune étude d’impact n’a été réalisée et les mesures concrètes d’atténuation réclamées par l’ICCN, comme le renforcement des dispositifs de surveillance et le contrôle de l’immigration n’ont pas été financées. Seuls quelques aspects techniques opérationnels ont été traités pour limiter les dégâts environnementaux directs des travaux de réhabilitation.
d) Créer un fonds spécial pour la réhabilitation des biens du patrimoine mondial de la RDC
Voir le rapport sur le Parc National des Virunga (document WHC-09/33.COM/7A).
e) Instaurer une coopération permanente entre les autorités politiques et militaires à l'échelon provincial, la MONUC et l’ICCN pour faire cesser les activités illégales à l'intérieur et autour du bien
L’appui des autorités politico-administratives et militaires a été un facteur déterminant pour la reprise du contrôle de l’ensemble de la Réserve de faune à okapis. Cet appui est le résultat d’un important travail de lobbying et, de rapprochement de l’ICCN, auprès des autorités locales, accompagné de visites de terrain des autorités militaires et administratives, de campagnes de sensibilisation à la radio et dans les villages. Des structures permanentes de concertation officiellement reconnues par l’Administration du Territoire sont également en place dans les six collectivités de Mambasa. Elles permettent d’une part de renforcer l’implication des communautés locales dans la résolution des problématiques quotidiennes de gestion de la Réserve et d’autre part, de motiver et d’encadrer les communautés pour la réalisation des initiatives d’intérêt communautaire à travers un fonds de motivation. Néanmoins, il est difficile d’évaluer à quel point ces bonnes relations se traduisent par une réelle adhésion aux objectifs de conservation du bien et un véritable changement de comportements par rapport à l’utilisation des ressources naturelles.
f) En coopération avec le gouvernement ougandais, mettre fin au trafic illégal du bois, des minerais et de l’ivoire à la frontière entre la RDC et l’Ouganda, au nord-est de la RDC
La mission a pu constater une augmentation du rythme de l’avancé du front d’exploitation forestière artisanale dans la zone hors Réserve. La quasi-totalité est faite de manière illégale et les produits sont acheminés par la route vers l’Ouganda, le Rwanda et le Kenya. L’augmentation de cette pression est directement liée à la réhabilitation de la RN4. Si le braconnage pour l’ivoire à l’intérieur de la Réserve de faune à okapis semble être actuellement mieux maitrisé, tous les indicateurs démontrent que sur le plan national le braconnage des éléphants de forêt en RDC (pour alimenter le trafic international de l’ivoire) demeure un problème majeur. La mission n’a pas été en mesure d’obtenir des informations sur le trafic illégal de minerais.
g) Préparer un plan de zonage des aires forestières qui jouxtent le bien pour protéger celui-ci des impacts négatifs de l’exploitation non durable de la forêt ;
Aucun plan de zonage n’est disponible. Un processus d’élaboration d’un plan de zonage pour les zones forestières de la RDC, appuyé par la Banque mondiale, a démarré en 2005 mais aucune avancée n’a été notée. Entretemps l’exploitation « artisanale » de type semi-industrielle, et dont la quasi-totalité est non-conforme au Code Forestier, est en progression rapide dans la forêt d’Ituri.
h) Légaliser et renforcer le système pilote mis en place par l’ICCN pour réglementer et contrôler l’immigration, ainsi que le trafic routier sur la RN4, avec l’instauration d’un système de permis à péage ;
La stratégie de contrôle de l’immigration repose d’une part sur le contrôle des mouvements des personnes et des véhicules empruntant les deux entrées principales de la Réserve sur la RN4 et sur le suivi permanent, par le biais des Comité de Contrôle d’Immigration (CCI), des personnes résidant dans les villages implantés le long de la route. L’impact du dispositif de contrôle d’immigration est positif. Les barrières permettent à l’ICCN de renforcer son mandat de gestionnaire du site et les CCI permettent d’augmenter le niveau d’adhésion des villageois aux objectifs de conservation, d’aplanir les malentendus et de limiter les mouvements d’installation dans les villages. Toutefois, depuis la réhabilitation de la RN4 la circulation des véhicules a augmenté par un facteur de 25. Ce flux important impose des contraintes supplémentaires en matière d’efficacité de contrôles de véhicules et de passagers compte tenu des ressources limitées (personnel, budget) et du fait que l’ICCN, n’étant pas autorisé à fermer les barrières la nuit, se retrouve dans l’obligation de maintenir des équipes 24hr sur 24hr aux barrières. La durabilité financière du système de contrôle est aussi compromise par fait l’impossibilité de faire payer les jetons de passage.
i) Prendre des mesures pour renforcer l’équipe de gardes, la dynamiser et la rendre plus efficace.
La mission a constaté une nette amélioration du dispositif de surveillance. Contrairement à la situation de 2006, les patrouilles peuvent accéder à la totalité du bien et un système efficace de suivi patrouille est en place et opérationnel. Des survols réguliers permettent de suivre les zones difficilement accessibles, de suivre l’état des clairières forestières et de détecter des infiltrations dans les carrières abandonnées. Toutefois la chasse au piège et au filet pour alimenter le commerce de viande de brousse reste largement répandue dans la Réserve.
Afin de consolider les progrès encourageants réalisés par l’ICCN et ses partenaires pour la préservation de la valeur universelle exceptionnelle du bien, la mission a formulé une série de recommandations, qui actualisent les mesures correctives adoptées par le Comité en 2006 et qui sont intégrées dans le projet de décision.
En amont de la préparation de la mission, le Centre du patrimoine mondial a élaboré, en concertation avec l’ICCN, un projet de Déclaration de Valeur universelle exceptionelle qui a par la suite été discuté et amélioré lors de la mission. Sur la base de ce projet, la mission a élaboré avec les gestionnaires et partenaires du bien une proposition définissant l’Etat de conservation souhaité en vue du retrait du bien de la Liste du patrimoine mondial en péril. Elle comprend 8 d’indicateurs destinés à mésurer la restauration des valeurs biologiques du bien, de l’intégrité et de la gestion :
- Restauration de la valeur biologique : ces indicateurs concerneront la couverture forestière (pas d’augmentation du niveau de défrichement) et les indices d’abondance de la faune (changement positifs des indices en fonction des diverses espèces et différentes zones de la Réserve de faune à okapis) ;
- Intégrité et gestion : ces indicateurs concerneront l’effort de surveillance (intensité, distribution), le niveau des indices d’activités illégales, et l’officialisation d’une zone de protection intégrale ainsi que la stabilisation de la pression démographique dans la Réserve par rapport au niveau actuel.
La mission estime que si les conditions de sécurité sont toujours réunies et si les efforts pour la mise en œuvre des mesures correctives se poursuivent, la réalisation de ces indicateurs pourrait être atteinte en 3 ans.
Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN se réjouissent du progrès réalisé dans la mise en œuvre des mesures correctives. Le rétablissement de la sécurité a permis de réunir les conditions pour permettre un démarrage de la réhabilitation du bien. Néanmoins, le Centre du patrimoine mondial et l’UICN notent que la valeur universelle exceptionnelle du bien a été fortement dégradée depuis son inscription sur la Liste du patrimoine mondial, avec des réductions très importantes des populations d’espèces menacées qui ont justifié cette inscription. Il faudra par conséquent poursuivre ces efforts pour parvenir à la régénération de la valeur universelle exceptionnelle du bien. Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN estiment que la réalisation des 8 indicateurs proposés par la mission permettra d’établir une tendance démontrant l’avancement de cette régénération. Ces indicateurs devront être atteints pour envisager le retrait du bien de la Liste du patrimoine mondial en péril.
Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN estiment par conséquent que le bien doit être maintenu sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Cependant, en raison des progrès réalisés dans la mise en œuvre des mesures correctives et de l’amélioration de la situation sécuritaire, le Centre du patrimoine mondial et l’UICN estiment qu’il n’est plus nécessaire d’appliquer le Mécanisme de suivi renforcé à ce bien.
Afin d’assurer le suivi de ces indicateurs, le Centre du patrimoine mondial et l’UICN estiment qu’il faut mobiliser, avant la fin de 2010, une expertise pour élaborer la méthodologie à utiliser pour l’inventaire de 2012 qui permettra dévaluer les tendances dans les populations des espèces.