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Nice, la ville neuve née du tourisme, ou l’invention de la Riviera

Date de soumission : 06/03/2017
Critères: (ii)(iv)(vi)
Catégorie : Culturel
Soumis par :
Délégation permanente de la France aupers de l'UNESCO
État, province ou région :
Provence Alpes Côte d’Azur
Coordonnées 43.7031 - 7.2661
Ref.: 6179
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Les noms des biens figurent dans la langue dans laquelle les États parties les ont soumis.

Description

Un ensemble urbain original

Dès le XVIIIe siècle, avec l’arrivée de premiers hivernants anglais, Nice est devenue une destination de villégiature, ce qui a progressivement dynamisé et déterminé son extension urbaine. D’abord villégiature aristocratique hivernale, le séjour s’est généralisé aux classes aisées à partir de la fin du XIXe siècle, puis s’est étendu à toutes les catégories sociales avec le tourisme estival dans le courant XXe siècle. Dans le contexte international de l’émergence du phénomène du tourisme, devenu aujourd’hui une activité économique et culturelle caractéristique de la civilisation globalisée, c’est une ville d’un type nouveau, dédiée à l’accueil, à la villégiature et au tourisme, qui s’est développée à côté de la vieille ville méditerranéenne.

Nice représente le premier exemple d’établissement humain qui, à partir de la fin du XIXe siècle s’est diffusé sur d’autres côtes sous le nom de « Riviera ». Ce terme, d’abord nom propre désignant le littoral méditerranéen entre Gênes et Nice, est devenu un nom commun pour désigner un certain type de côte exploitée et aménagée à des fins touristiques. Les géographes définissent la riviera comme un type de côte touristique au relief accusé et au climat privilégié, dominée par la résidence riche et densément occupée. En raison du succès touristique international de Nice, ce modèle a été imité ailleurs sans jamais donner lieu toutefois, à l’émergence, sur une durée de deux siècles, d’un ensemble urbain de même importance.

Situé au cœur de l’actuelle ville de Nice, le bien proposé est un ensemble urbain constitué de 4 pôles homogènes :

  • le plus ancien est la ville-neuve (ou Vila Nova) du XVIIIe siècle (y compris le front de mer avec les terrasses des Ponchettes et la colline du Château, mais aussi la rive gauche du Paillon (ancienne promenade des Bastions) jusqu’à la Place Garibaldi,
  • le deuxième pôle est le quartier d’extension de la ville au XIXe siècle, en rive droite du Paillon, scénographié par les plans « régulateurs » de 1854 et 1860. Côté sud, le front de mer de cet ensemble est une partie de la Promenade des Anglais. Il est délimité au nord par voie de chemin de fer, à l’ouest par le boulevard Gambetta, et à l’est par l’avenue Carabacel,
  • le troisième est le flanc sud de la colline de Cimiez et Carabacel : vaste lotissement de villas et de palaces de la fin du XIXe siècle,
  • enfin le dernier se situe sur le flanc ouest du Mont-Boron, et présente de nombreuses villas du XIXe et début XXe siècle, le long d’une côte plus rocheuse.

Justification de la Valeur Universelle Exceptionelle

1) Un site à l’origine d’un paysage et d’un climat exceptionnel

- paysage

Le substrat géomorphologique du site a favorisé la naissance d’un paysage d’une grande force esthétique qui, associé à un climat particulièrement ensoleillé en toutes saisons, crée les conditions d’attractivité exceptionnelle, d’abord pour la villégiature hivernale puis, au XXe siècle, pour la saison d’été. En effet, à l’abri du massif du Mercantour, des collines descendent en pente relativement douce vers la mer, formant un ensemble souvent comparé aux gradins d’un théâtre antique, permettant une urbanisation étagée dégageant de nombreux points de vue  agrémentés d’espaces verts. La colline de Cimiez en offre l’échantillon le plus significatif.

Deux cours d’eau, le Var, dont la vallée délimite aujourd’hui la limite ouest de Nice, et le Paillon, coulent vers la mer. Ce sont les sédiments détritiques du Paillon qui ont constitué une vaste plaine en bord de mer, le « campo longo », support de l’extension urbaine de Nice.

Les reliefs plus marqués de l’est de Nice (colline du Château, Mont Boron…) s’enfoncent dans la mer en formant des promontoires et offrent de points de vue sur la ville et sur la mer.

- climat

La proximité de la montagne et de la mer détermine un climat privilégié. Nice dispose d’une des plus fortes durées d’insolation des côtes nord-méditerranéennes et d’une absence de brouillards et de brumes, ce qui facilite le rayonnement solaire. Le vent n’est le plus souvent qu’une faible brise ; le tempétueux Mistral, souffle d’air froid venu du nord-ouest et parfois de l’ouest, s’arrête à Antibes et prend la direction du large, détourné par le massif du Cheiron situé à l’ouest du Var.

Le climat favorise une végétation qui diffère profondément de celle de l’Europe tempérée. Traditionnellement les espèces xérophiles prédominent ; cela a favorisé à partir du XIXe siècle, l’implantation de diverses espèces exotiques glanées dans le monde intertropical.


2) Un urbanisme volontaire et scénographié

- Une composition urbaine ordonnée

L’urbanisme niçois exprime une intentionnalité liée à la fonction d’accueil touristique qui se manifeste dès le XVIIIe siècle avec la première extension de la ville médiévale vers les nouveaux quartiers de la « Vila Nova », mais aussi à travers les premières constructions, à l’ouest du Paillon, destinées à accueillir les hivernants. Ce volontarisme est amplifié par l’action du « Consiglio d’Ornato », conseil d’urbanisme, mis en place entre 1825 et 1832, dans le but de permettre une croissance urbaine régulée et conforme à la vocation d’accueil touristique de la ville. Après 1860, même si le « Consiglio d’Ornato » disparait et que le droit de la construction se fait moins contraignant, les mêmes principes continuent, mutatis mutandis, d’influencer l’urbanisation de Nice.

La ville construite à partir du XIXe siècle, au nord de la Promenade des Anglais et en rive droite du Paillon, se caractérise par un maillage de grands boulevards (Dubouchage, Victor Hugo, avenue Jean Médecin, Carabacel, boulevard de Cimiez, Gambetta…), ponctué de places ou de squares répartis dans chacun de quartiers (Masséna, Garibaldi, Grimaldi, Franklin…). et subdivisé par une trame de rues plus étroites en îlots relativement petits. Ce schéma favorise des façades sur rue plutôt qu’en cœur d’îlots. Des marges de recul plantées, allant jusqu’à 7 mètres. pour les voies principales, offrent des façades et des voies largement ensoleillées.

A la fin du XIXe siècle, l’urbanisation s’est prolongée sur les collines, notamment avec l’aménagement de lotissements, dont le plus spectaculaire est celui de la colline de Cimiez qui comprend des grands hôtels et de belles villas, repartis autour de l’axe central du boulevard de Cimiez, œuvre de l’architecte niçois Sébastien Marcel Biasini. Cet aménagement s’est poursuivi par la construction d’immeubles résidentiels au XXe siècle. On y retrouve l’héliotropisme, favorisé par l’effet d’étagement que l’on peut tirer de la pente, enrichi par la vue sur la mer.

C’est selon un schéma semblable que sera également urbanisé le Mont-Boron sur la colline du cap de Nice.

- Une ville-parc

L’urbanisation du paysage agricole qui constituait la campagne niçoise au XVIIIe siècle, a préservé le plus possible la présence d’une végétation perçue comme essentielle pour l’attractivité de la ville : au paysage jardiné succède à partir du XIXe « une ville parc ». Les modalités de cette végétalisation sont multiples.

Plusieurs jardins publics ont été soigneusement aménagés et plantés d’essences locales et exotiques, parmi lesquels :

  • Le parc de la colline du Château à partir de 1828, qui sera plus tard agrémenté d’une cascade (1885),
  • Le Jardin public en 1852 - en rive droite de l’embouchure du Paillon - qui, après la couverture du lit de ce dernier, sera étendu et prendra, en 1914, le nom d’Albert 1er,
  • La Place des Platanes, créée vers 1880, renommée Square Wilson après la Première Guerre mondiale,
  • Le square de Wurtemberg, devenu, en 1914 jardin Alsace-Lorraine,
  • Le square Mozart,

En outre, dès le XVIIIe siècle, une politique de plantations d’arbres d’alignement le long des grandes artères, et d’acclimatation de plantes exotiques, notamment les palmiers tropicaux, a contribué à la végétalisation, essentielle à l’image de la ville.

D’innombrables parcs et jardins privés s’ajoutent à ces jardins publics. Ce sont d’abord ceux des châteaux, des hôtels et des villas, encore visibles aujourd’hui (parc du château de Valrose, parc de l’hôtel Winter, parc de la villa Paradisio, etc.).

De plus, le tissu urbain niçois présente un trait spécifique : l’intégration du jardin à l’immeuble résidentiel. Contrairement au schéma urbain habituel chaussée-trottoir-bâtiment, on a à Nice, très souvent, entre le trottoir et le bâtiment, une avant-cour plantée. C’est là le résultat d’une prescription du Consiglio d’Ornato imposant une clôture ajourée de sorte que ces jardins, visibles de la rue, servent d’ornement à la voie publique. Les ensembles les plus cohérents d’immeubles-jardins se trouvent sur les artères suivantes : avenue Victor Hugo, Carabacel, Dubouchage, Foch…avenue Depoilly, les rues perpendiculaires à l’avenue Borriglione, la rue Fragonard, la rue Massingy, certaines rues perpendiculaires à l’avenue Jean-Médecin (rues Déroulède, Maréchal-Foch). En tout, il existe aujourd’hui à Nice environ 10 kilomètres répondant à ce schéma.

- Une ville pour la promenade

La ville de Nice possède plusieurs promenades qui permettent de profiter des bienfaits du climat et constituent un espace de vie sociale et mondaine. Historiquement, la première est la Terrasse-Promenade des Ponchettes aménagée en 1776, elle marque le changement général d’attitude vis-à-vis du spectacle du rivage, analysé par l’historien Alain Corbin.

Cette initiative sera suivie par d’autres qui façonnent aujourd’hui le paysage urbain : le quai du Midi (actuel quai des États-Unis), la promenade des Bastions le long de la rive gauche du Paillon (actuel Jean Jaurès) et bien sûr, la Promenade des Anglais, voie littorale dédiée à la promenade et construite de 1822 à 1824 à l’initiative des Britanniques, emblème même de la ville de Nice.

Le réaménagement en 2013 du parc-promenade sur le lit du Paillon, s’inscrit en continuité avec cet attribut caractéristique de l’urbanisme niçois.


3) Des architectures dédiées à l’accueil

La ville de Nice se caractérise, en termes de typologie de l’habitat, par une prédominance de la « résidence riche» (cf. définition supra de la riviera). Toutefois, cette même fonction d’accueil touristique a favorisé la construction d’autres types d’édifices qui attestent également cette vocation touristique, notamment les lieux de culte.

- Résidences et hébergements

En raison de l’ancienneté de la fonction d’accueil touristique à Nice, les premiers édifices qui en témoignent aujourd’hui remontent à la fin du XVIIIe siècle, avec le Palais Hongran (1772), rue Saint-François-de-Paule, l’hôtel particulier Spitalieri de Cessole (1768), rue de la Préfecture, qui abrita l’un des premiers hôtels de Nice (l’Hôtel d’York), et la villa de Penelope Rivers - aujourd’hui fondation Furtado Heine - édifiée en 1787, sur la Promenade des Anglais.

L’évolution de la fonction d’accueil depuis la fin du XVIIIe a peu à peu enrichi la typologie des formes d’hébergement, de l’hôtel particulier loué par les patriciens niçois aux hivernants, jusqu’aux résidences en copropriété aujourd’hui.

Dès le début du XIXe  siècle, la forme dominante d’hébergement des hivernants était la villa entourée d’un jardin. A partir du dernier quart du XIXe siècle, avec la très forte augmentation du nombre des hivernants (due à la connexion de Nice au réseau ferré) les immeubles de rapports, les hôtels puis les palaces se sont multipliés. Concernant le patrimoine hôtelier, il reste aujourd’hui près de 270 hôtels historiques (construits avant 1935) qui font l’originalité du paysage urbain niçois. Environ 110 sont encore en fonction, les autres ont été transformés en copropriétés à partir de la fin des années 1930, et de ce fait bien préservés.

- Lieux de cultes et cimetières

Construits pour les hivernants étrangers, la plupart subsistent aujourd’hui : églises anglicane, épiscopalienne, luthérienne, orthodoxe russe et grecque, ainsi qu’une cathédrale russe. On peut ajouter à cette liste la synagogue de la rue Deloye et la basilique Notre-Dame, de style néo-gothique français,  style jusqu’alors étranger à Nice.

Plusieurs cimetières témoignent aussi de l’importance de la fonction d’accueil depuis ses débuts : cimetières anglais et russe de Caucade, mais aussi dans d’autres cimetières de Nice (ceux du Château et de Cimiez) les nombreuses tombes d’étrangers, souvent célèbres, décédés à Nice.

- Commerces et lieux de loisirs

La présence des hivernants a entrainé la création à Nice de nombreux commerces qui visaient cette clientèle, dont plusieurs subsistent encore (confiserie Auer ou papeterie Rontani dans la « Vila Nova ») et même de « grands magasins » selon le modèle parisien (Galeries Lafayette, la Riviera…).

Parmi les lieux de loisirs, outre la façade préservée du casino du Palais de la Méditerranée, on peut mentionner l’Opéra, le kiosque à musique du jardin Albert 1er, le restaurant « la Réserve »… Mais il est certain que ce type de bâtiments, dont la plupart sont apparus seulement à la fin du XIXe, soumis à l’évolution des modes, ont souvent été remplacés.

On peut relever également un élément de patrimoine immatériel qui s’intègre dans cet ensemble : le Carnaval de Nice. C’est dans le contexte de la transformation de la ville en capitale du tourisme hivernal, que le carnaval de Nice, à l’origine coutume médiévale comme ailleurs en Europe, s’est transformé à partir de 1873 en fête-spectacle pour les hivernants, inventant des formes nouvelles (bataille des fleurs) qui seront transposées dans d’autres villes de Riviera (San Remo) ou du monde (Rio de Janeiro).


4) Un vocabulaire architectural riche et éclectique

On peut effectuer une première analyse de l’architecture niçoise liée à la fonction d’accueil selon une grille historique : ainsi, au XVIIIe siècle dominent l’influence piémontaise et le dépouillement néo-classique des immeubles de la « Vila Nova ». Au cours des premières années du XIXe siècle, les sources d’inspiration se diversifient et de nombreuses villas témoignent, par exemple, de références « coloniales » (château « néo-moghol » du Colonel Smith construit au Mont-Boron en 1859) mais aussi « mauresques », voire « indochinoises ». Plus tard, l’éclectisme débridé de la Belle Époque imposera sa marque à l’architecture de la ville.

Cela se traduit par la surabondance des ornementations et les enrichissements de tous ordres du vocabulaire architectural : clochetons, coupoles, toits en avancée, frises, sgraffites, stucs et mosaïques, balcons aux ferronneries travaillées, marquises et portes ornementées, d’inspirations diverses, censés suggérer l’exotisme et l’opulence.

Cette mise en scène de l’architecture se poursuivra au XXe siècle lors de l’apparition du tourisme estival, en intégrant de nouveaux styles : Art nouveau, puis Art déco, « néo-provençal » (le style provençal étant historiquement étranger à Nice) et enfin « Modernisme » privilégiant de nouveaux éléments caractéristiques du style balnéaire (vérandas, loggias, pergolas, balcons filants…).

Plusieurs architectes locaux, souvent d’origines cosmopolites ont laissé leur empreinte sur la ville. Ainsi Charles Dalmas, Sébastien-Marcel Biasini, Hans-Georg Tersling, Édouard-Jean Niermans, Georges Dikansky, Kevork Arsénian, Garabed Hovnanian, et René Livieri construisent des immeubles emblématiques, notamment sur la Promenade des Anglais, ainsi que de nombreuses villas dans toute la ville. On peut relever enfin que de nouvelles techniques de décoration (béton coloré, parfois incrusté de nacre, céramiques et vitraux innovants…). Ainsi, d’années en années, se forme un nouveau paysage architectural constituant une synthèse éclectique, qui a pu être perçue et qualifiée « d’architecture spectacle ».

Critère (ii) : Par la fréquentation cosmopolite de la ville dès la fin du XVIIIe siècle et sa réputation internationale qui n’a fait que croître aux XIXe et XXe siècles, le patrimoine niçois issu du développement de la villégiature puis du tourisme, résulte de nombreux échanges d’influences culturelles, architecturales et urbaines : italiens, français, anglais, suisses, allemands, russes, etc. … Outre la présence de très nombreux résidents venus d’ailleurs, l’éclectisme international en matière d’architecture est notamment dû aux nombreux commanditaires étrangers ainsi qu’aux origines géographiques diverses des architectes.

Critère (iv) : Le développement de la ville de Nice à partir du XVIIIe siècle illustre une période significative de l’histoire humaine : l’apparition du proto-tourisme motivé en grande partie par des raisons thérapeutiques, puis l’essor du phénomène jusqu’au tourisme hédoniste de masse au XXe siècle. Le tourisme apparaît comme « l’autre-face » de la révolution industrielle qui a façonné la civilisation d’abord en Europe, puis s’est répandu dans le monde entier. C’est aujourd’hui un phénomène économique et civilisationnel de première importance. Nice n’a certes pas été le seul lieu d’émergence du phénomène touristique mais elle a néanmoins été la première ville d’importance dont la croissance urbaine a été le produit exclusif de l’économie touristique pendant deux siècles. Le développement du tourisme et ses évolutions ont constitué à Nice un patrimoine urbanistique et architectural à travers lequel se lit cette histoire exceptionnelle.

Critère (vi) : Le site comme le paysage urbain, notamment la Promenade des Anglais, ont inspiré les nombreux artistes et écrivains venus séjourner à Nice. La ville est ainsi directement associée à des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle exceptionnelle. C’est particulièrement vrai pour la peinture avec Henri Matisse, Marc Chagall, Raoul Dufy, Max Beckmann et Edvard Munch, qui ont vécu à Nice et représenté la ville dans des œuvres majeures. C’est également vrai en littérature. De nombreux écrivains ont séjourné à Nice et évoqué la ville dans leur œuvre, dont deux prix Nobel français, Jean-Marie Gustave Le Clézio et Patrick Modiano. En outre, trois œuvres à portée universelle de la littérature mondiale ont été, en partie, écrites à Nice : « Ainsi parlait Zarathoustra » (Friedrich Nietzsche), « Finnegan’s wake » (James Joyce) et « Henri IV » (Heinrich Mann).

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité

Le patrimoine niçois illustre le développement des fonctions touristiques d’une grande ville de riviera, née de la villégiature et qui s’est par la suite parfaitement adaptée au tourisme estival. L’authenticité et l’intégrité du bien doivent donc être appréciées en fonction de cette thématique qui fonde la valeur universelle exceptionnelle du bien, d’autant que Nice a conservé aujourd’hui encore sa vocation touristique. Si de nouvelles fonctions (université, entreprises tertiaires, etc.) sont venues compléter l’offre métropolitaine, les quartiers historiques demeurent toujours touristiques et résidentiels, conservant ainsi leur vocation première. La trame urbaine initiale ainsi que les ensembles architecturaux emblématiques des différentes mutations de cette fonction y sont toujours manifestes et présentent un très bon état de conservation. Enfin, quand ce patrimoine a pu à la marge se transformer sous les effets de l’évolution des formes de tourisme, certaines villas construites pour les premiers hivernants aristocrates cédant la place à des grands hôtels notamment sur la Promenade des Anglais, ces mutations ont porté témoignage de la dynamique de développement et d’aménagement de la riviera, de l’histoire des différentes phases qu’a connues la fonction d’accueil touristique à Nice.

Comparaison avec d’autres biens similaires

L’approche comparative repose ici sur trois logiques :

  • comparaison avec d’autres sites témoignant de l’émergence du phénomène touristique, et présentant des éléments communs avec le bien niçois.
  • comparaison avec d’autres villes de Riviera (ou balnéaires) nées du tourisme hivernal, dont le développement a été influencé par le rayonnement international de Nice.
  • comparaison avec les villes coloniales

Pour illustrer la spécificité du bien niçois, il importe de le comparer à d’autres villes ou sites qui ont également constitué des points de cristallisation des premières formes de tourisme. Ils sont de plusieurs sortes :

1) Les autres sites qui témoignent de l’émergence du phénomène touristique.

Les stations balnéaires anglaises : Brighton

L’apparition des premières stations balnéaires anglaises de la mer du Nord (Scarborough-1734) et de la Manche (Margate 1736 – Brighton 1750) témoigne du changement depuis la fin du XVIIe siècle du regard porté sur les rivages. Il est proposé de retenir Brighton pour une comparaison avec Nice, pour deux raisons :

  • La précocité de son développement qui correspond à peu près à celle de Nice
  • Certaines caractéristiques semblables en matière d’urbanisme et d’architecture : promenade en bord de mer, constructions d’hôtels, de villas et de Palais.

Mais Brighton, comme les autres stations de l’Atlantique et de la Manche, n’a jamais été une ville de tourisme climatique. En outre, la ville est restée une station de tourisme domestique, dont le développement urbain sera favorisé par sa proximité avec Londres, plus que par la fréquentation touristique internationale. Enfin, Brighton s’adaptera moins facilement aux nouveaux goûts touristiques du XXe siècle privilégiant la saison estivale, le soleil et les eaux chaudes propices à la baignade. Ces différences ont des conséquences en termes d’urbanisme et d’architecture : comme toutes les stations balnéaires, Brighton est avant tout caractéristique par son front de mer, alors qu’à Nice, comme dans les autres stations climatiques, l’aménagement du front de mer, s’il est important, n’est qu’un élément parmi d’autres. L’hinterland niçois (centre-ville et collines) est également valorisé : on y recherche des « points de vue » pittoresques, on y aménage des promenades, des jardins et tout ce qui favorise la vie mondaine.

Les stations thermales aristocratiques : Bath

L’évolution des stations thermales à partir du XVIIIe siècle a également constitué un facteur d’émergence du tourisme. Jusque-là, le thermalisme était pratiqué exclusivement pour des raisons médicales, dans une certaine mixité sociale. Au XVIIIe, en Angleterre apparaissent des villes d’eau conçues exclusivement pour l’aristocratie. Bath en est l’exemple type. On invente là un entre-soi aristocratique et un mode de vie qui se traduit aussi dans la recherche d’un développement urbain harmonieux et une architecture riche et soignée. Cela n’est pas sans analogie avec ce qui s’est produit à Nice et l’on sait que ce modèle se diffusera en Europe (Spa, Vichy, Karlsbad…). Toutefois, la ville de Bath et les villes thermales en général n’ont pas, elles non plus, en termes de paysage, de climat et de végétation les atouts qui permettront à Nice d’affirmer une vocation touristique internationale durable : présence de la mer, pittoresque de la Côte, climat d’abri, ensoleillement, plantes exotiques : ce contexte entraîne des différences évidentes en matière d’urbanisme et d’architecture.

Les stations de montagne : Saint-Moritz

Comme les rivages, les montagnes font l’objet au XVIIIe siècle d’une mutation de leur perception : ayant longtemps inspiré un sentiment de chaos néfaste, on commence à les trouver grandioses, voire sublimes. Au XIXe siècle, apparaîtront « l’alpinisme » et les premières stations de montagne. Les équipements hôteliers qu’on y construit, notamment en Suisse, vont contribuer à fixer de nouveaux standards pour de nouveaux hôtels de grand confort : les palaces. Cela explique le rôle joué par les Suisses dans le développement de l’hôtellerie à Nice au XIXe siècle. Toutefois, le tourisme de montagne repose avant tout sur la recherche du contact avec une nature vierge, ce qui explique qu’il n’incite pas à la production de nouveaux types urbains ; c’est plutôt le modèle du village qui est privilégié. Ainsi, Sankt Moritz  affirme dans son nom même son caractère de « village » (Dorf) : l’appellation complète est « Sankt Moritz Dorf » pour la partie haute et « Sankt Moritz Bad » pour celle située plus bas en bordure de lac.

Les villes et stations climatiques : Hyères et Pau

Un certain nombre de villes du sud de la France, éloignées de la mer, ont accueilli dès le XVIIe siècle des hivernants (Aix-en-Provence, Montpellier). Cette fonction touristique n’a toutefois pas laissé de traces patrimoniales significatives. En revanche, à Hyères et à Pau, le tourisme climatique a marqué le développement urbain et l’architecture (nombreux hôtels notamment). Il a manqué cependant à ces villes un atout capital pour leur permettre d’affirmer une vocation touristique durable : la présence immédiate de la mer. De ce fait elles n’ont pas connu, comme Nice, le passage du climatique au balnéaire, qui porte témoignage du développement et des mutations du tourisme du XXe siècle. Par conséquent, elles n’ont pas conservé comme Nice, cette vocation touristique monofonctionnelle pendant deux siècles, qui a engendré un patrimoine et un urbanisme spécifique. Ainsi, pour mieux faire ressortir l’originalité du patrimoine niçois, il pourrait être intéressant de les retenir comme références dans notre approche comparative.

Deux villes maritimes italiennes : Naples et Palerme

Ces deux villes ont en commun avec Nice d’être situées en bord de mer, d’avoir une grande extension urbaine et d’avoir, depuis l’époque du Grand Tour, accueilli en villégiature des Britanniques, notamment pendant l’hiver. On y trouve, comme à Nice, des éléments d’urbanisme et d’architecture qui sont de façon directe ou indirecte en rapport avec cette fonction d’accueil, qu’il s’agisse de palais ou de villas en bord de mer ou de « promenades » agrémentées de jardins (Real Passagio di Chiaia aménagé en 1779 à Naples et « Mura delle Cattive » à Palerme, promenade en bord de mer qui date de 1812, comparable à la promenade en terrasses des Ponchettes à Nice -1776). On relève d’ailleurs dans ces villes aussi une influence britannique en retour, notamment sur l’aménagement des jardins. Néanmoins, une différence considérable existe par rapport à Nice : dans ces deux villes, la fonction d’accueil touristique est loin d’avoir exclusivement déterminé leur développement. Naples a été capitale politique, centre administratif, ville portuaire, ce qui a entrainé une urbanisation et une architecture très différentes de celles de Nice. A Palerme, le port a également pris une grande importance, à la suite de quoi la fonction d’accueil touristique a été transférée sur le site voisin de Mondello, qui a été loti de villas selon un schéma urbanistique qui n’est pas comparable à celui de Nice. De fait, ces deux villes ont été inscrites sur la Liste du patrimoine mondial mais ce ne sont pas les attributs suscités par l’activité d’accueil touristique qui ont été retenus pour l’inscription. Pour Naples, c’est l’ensemble constitué par le « centre historique » et à Palerme le « quartier arabo-normand » auxquels a été attribué une Valeur Universelle Exceptionnelle.

2) Les autres villes de Riviera

La comparaison entre le bien niçois et les autres villes de Riviera dans le monde démontre que Nice peut être considéré comme l’archétype des villes de Riviera. Trois types de comparaison peuvent être effectués :

Riviera historique franco-italienne.

La notoriété de Nice, dès le début du XIXe siècle, a entraîné l’aménagement d’autres sites destinés à l’accueil des hivernants aussi bien vers l’ouest (par exemple Cannes, dont la vocation de ville d’hiver commence lorsque Lord Brougham y fait construire, en 1834, une villa, parce que l’accès de Nice lui avait été refusé par les autorités piémontaises en raison de l’épidémie de choléra sévissant en France) et plus encore, à l’est, : Menton et, au-delà, la côte ligure.

On retrouve en Ligurie un relief et un climat très proches de ceux de Nice. C’est la raison pour laquelle le rayonnement de Nice a suscité, par contrecoup, dans cette région voisine, une activité touristique et donc des aménagements urbains et des architectures fortement influencés par l’exemple niçois. C’est après la connexion du réseau ferré italien au réseau français (1873) que se produit l’essor des stations de Ligurie soit, comme à Nice, à partir de la création de nouveaux quartiers d’hôtels et de villas pour les touristes à côté d’une vieille-ville  préexistante (cas de San Remo), soit, pratiquement ex nihilo, ou à partir d’un minuscule village (Ospedaletti, Bordighera).

Dans l’urbanisme et l’architecture de ces trois villes de Riviera, on retrouve beaucoup de similitudes avec Nice, mais aussi deux différences majeures :

  • leur développement ne date que de la fin du XIXe siècle 
  • leur extension urbaine est très réduite.

Riviera dalmate et Riviera pontique : Abbazia (Opatija) et Yalta

On retrouve dans ces deux villes des éléments d’urbanisme (aménagements de promenades en bord de mer, nombreux jardins, prédominance de la résidence de luxe : villas, Palais et grands hôtels…) et d’architecture (éclectisme, « architecture-spectacle »…) rappelant fortement Nice. Toutefois, le développement de ces deux autres villes est postérieur à celui de Nice qui leur a servi de référence. C’est vrai pour Yalta, comme pour Opatija-Abbazia, pensée à l’origine comme « un autre Nice » par son promoteur, le Dr Julius Schüler, directeur des chemins de fer du Sud en Autriche-Hongrie à la fin du XIXe siècle.

Cependant, ni le climat – même s’il est relativement clément – ni la végétation ne sont identiques à ceux de Nice. Opatija et Yalta attirent avant tout une clientèle « nationale » austro-hongroise et russe ; d’où leur dimension urbaine relativement modeste par rapport à Nice.

Enfin, Opatija et Yalta ont été marqué par une rupture de leur vocation touristique à la suite des événements qui ont bouleversé les deux pays après la première guerre mondiale, même si la Yougoslavie et l’URSS ont maintenu certaines formes de « tourisme populaire ». Cela a eu d’importantes conséquences sur leur développement urbain et leur architecture.

Les autres Rivieras du monde : l’exemple de Miami

Le terme de Riviera a habituellement servi la promotion touristique de nombreuses nouvelles stations balnéaires. Certaines de ces Rivieras du XXe siècle peuvent présenter des caractéristiques communes avec Nice (côte découpée, climat ensoleillé, mer chaude…) Ainsi, la Costa Brava, le littoral du Yucatan, certaines côtes turques. Mais le décalage historique a entraîné des modes d’urbanisation et des types d’architecture trop différents pour donner lieu à des comparaisons pertinentes avec Nice.

Toutefois, la Floride promue tout à la fin du XIXe siècle sous le nom d’American Riviera, pourrait être retenue, et plus spécialement Miami, dont la dimension urbaine est significative. La Floride devient un lieu majeur d’hivernage pour les Américains du nord-est à partir des années 1880. L’homme d’affaires Henry Flager, qui fait de Palm Beach une station d’hiver en 1890, suivie de Miami à la toute fin du siècle, a forgé l’appellation « American Riviera » pour faire venir les riches Américains qui avaient l’habitude d’aller en hiver sur la « French Riviera ». Mais Miami est une ville du XXe siècle : ni son urbanisme, ni son architecture ne présente l’évolution sur deux siècles qui a façonné la ville de Nice.

3) Les villes coloniales : les exemples d’Alger ou Dalat

On pourrait, enfin, comparer la structure urbaine du bien niçois avec celui de certaines villes coloniales où l’on retrouve, notamment en Afrique du Nord un noyau urbain ancien (Médina, Casbah, ou « ville indigène »…) débordé par la nouvelle ville coloniale. L’exemple d’Alger, pourrait être retenu en raison du site et du fait que cette ville a connu un certain développement du tourisme d’hiver au début du XXe siècle. Toutefois, cette fonction d’accueil touristique, vite interrompue, y est restée marginale. Ce sont plutôt d’autres fonctions (portuaires, politiques et administratives, commerciales…) qui ont déterminé le développement urbain de la capitale de l’Algérie et son architecture. Dalat en revanche, est une station climatique en altitude dans les hautes terres centrales du Vietnam, fondée vers 1890 par les Français, alors administrateurs de l’Indochine, afin de se reposer des fatigues liées au climat tropical. Majoritairement construite entre 1930 et 1943, son architecture est très marquée par les styles régionaux français et l’Art-Déco. Son développement a été fortement freiné après la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1986. On ne peut donc pas y lire une histoire continue de la villégiature.

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Ainsi l’approche comparative, qui n’est ici que brièvement esquissée, permet de faire ressortir le caractère exceptionnel du bien niçois par rapport aux autres sites qui portent un témoignage patrimonial de l’histoire et du développement du tourisme.
Aucun autre endroit au monde ne réunit en même temps ces cinq caractéristiques :

  • Ancienneté du phénomène de l’accueil touristique : les premiers hivernants arrivent autour de 1760, ainsi que les premiers aménagements spécifiques (villas, hôtels, promenades).
  • Exclusivité de la fonction d’accueil touristique de 1760 à 1960, phénomène assez rare dans le cas d’une ville importante (à la différence de très nombreuses stations balnéaires ou d’autres petites villes de riviera).
  • Cosmopolitisme de la fréquentation et des transferts culturels.
  • Continuité de la fonction touristique grâce au passage du tourisme climatique hivernal au tourisme balnéaire estival.
  • Fortune artistique et littéraire : le rayonnement international de l’image de Nice à travers les œuvres est considérable.