Ferrare, ville de la Renaissance, et son delta du Pô
Brève description
Née autour d'un gué sur le Pô, Ferrare devint, aux XVe et XVIe siècles, un foyer intellectuel et artistique attirant les plus grands artistes et esprits de la Renaissance italienne. Piero della Francesca, Jacopo Bellini et Andrea Mantegna décorèrent les palais de la maison d'Este. Les conceptions humanistes de la ville idéale prirent corps ici dans les quartiers bâtis, à partir de 1492, par Biagio Rossetti selon les nouveaux principes de la perspective. Cette réalisation marqua la naissance de l'urbanisme moderne et son évolution ultérieure.
Justification d'inscription
Critère iii Les résidences des ducs d’Este dans le delta du Pô illustrent de manière exceptionnelle l’influence de la culture de la Renaissance sur la paysage naturel. Critère v Le delta du Pô est un paysage culturel planifié exceptionnel qui conserve de manière remarquable sa forme originale.
Description longue
Ferrare est une remarquable ville de la Renaissance dont l'urbanisme s'est conservé en grande partie intact. Les progrès acquis dans ce domaine, tels qu'ils s'y manifestent, ont exercé une influence profonde sur la planification urbaine au cours des siècles suivants. La cour brillante de la famille d'Este y a rassemblé une constellation d'artistes, de poètes et de philosophes au cours des deux siècles décisifs de la Renaissance. Le delta du Pô, pour sa part, est un paysage culturel extraordinaire, qui a remarquablement conservé sa physionomie d'origine.
De toutes les grandes villes italiennes, Ferrare est la seule dont le plan d'origine ne dérive pas d'une ville romaine antérieure. Elle ne s'est pas développée à partir d'un espace central, mais selon des axes linéaires, le long des rives du Pô, avec des rues longitudinales et de nombreux carrefours autour desquels était organisée la ville médiévale. Le trait le plus caractéristique de l'histoire urbaine de Ferrare est que la ville s'y est développée à partir du XIVe siècle et, pour la première fois en Europe, sur la base de principes de planification qui sont encore appliqués aujourd'hui dans toutes les villes modernes. Ce type de développement y est connu sous le nom d'addizione ; la troisième phase, mise en œuvre en 1492, a fait de Ferrare la seule ville planifiée de la Renaissance à avoir été achevée.
Le réseau viaire et le mur d'enceinte sont étroitement liés à des palais, à des églises et à des jardins. Tout au long du XVIe siècle, la ville fut planifiée dans l'idée d'en faire une future capitale. Cette évolution cessa au XVIIe siècle sous l'administration pontificale, qui mit fin à tout développement pendant près de trois siècles. Le plan de la ville mis en œuvre en 1492 doubla sa superficie, avec une expansion limitée au sud du château. Cette expansion se complétait d'un nouveau système défensif de conception très moderne, formé d'éléments appartenant à différentes extensions réalisées au cours des siècles précédents (remparts, donjons, tours semi-circulaires, bastions, barbacanes, etc.). Ces aménagements changèrent radicalement la physionomie de la ville : on y traça alors de nouvelles rues, et de nouveaux édifices y furent construits selon un style différent.
Le monument le plus important de la période médiévale est la cathédrale San Giorgio, du XIIe siècle. Sa façade est l'œuvre du maître maçon et sculpteur Niccolò, qui y travailla dans la première moitié de ce siècle, sous l'influence de Benedetto Antelami ; la construction du campanile commença en 1451 sur un dessin attribué à Leon Battista Alberti. Face à la cathédrale, le palazzo Comunale, du XIIIe siècle, fut la première résidence de la famille d'Este, non loin de laquelle fut édifié, à la fin du XIVe siècle, le castello di San Michele ou castello Estense. Cette forteresse imposante, dotée de quatre tours, fut construite en 1385 par l'architecte de la Cour Bartolomeo da Novara, au lendemain d'une violente insurrection populaire. Les travaux s'y poursuivirent jusqu'en 1570 avec la création d'une résidence aristocratique dotée de vastes salles destinées à recevoir la Cour et embellie de fresques, de balcons en marbre et de loggias.
Le palazzo Schifanoia, construit en 1385, fut remodelé une première fois en 1465-1467 pour Borso d'Este par l'architecte Piero Benvenuti degli Ordini, assisté par le jeune Biagio Rossetti qui devint seul responsable du chantier en 1493. Le palais présente une longue façade de brique avec un portail de marbre portant les armes du commanditaire, dû à Ercole de' Roberti. Mais c'est le décor de ses salles, et notamment celui de la salle des Mois, qui illustre le mieux la culture humaniste de Ferrare.
L'intersection des rues provenant du château (corso Ercole Primo) et de l'axe principal de l'adjonction d'Ercole Primo (corso Rossetti, corso Porta Mare) qui reliait entre elles deux des portes de la ville est l'un des éléments les plus importants du plan urbain de 1492. Cet axe central, qui réunit les villes médiévale, Renaissance et moderne, est scandé par quatre palais : le palazzo Prosperi-Sacrati, le palazzo Bevilacqua, le palazzo Turchi-Di Bagno et le palazzo dei Diamanti. La construction de ce dernier, commencée en 1492 pour Sigismondo d'Este, ne fut achevée qu'en 1565 ; le bossage régulier qui couvre toute sa façade lui confère un aspect unique.
Source : UNESCO/CLT/WHCDescription historique
Le territoire de Ferrare était autrefois parcouru par le réseau hydrographique instable du Pô et de ses méandres. Au 12ème siècle, le lit du fleuve qui traversait la ville se déplaça à quelques kilomètres au nord laissant la place à un cours d'eau modeste qui disparut totalement au 17ème siècle.
Ferrare naquit autour d'un gué sur les rives du Pô, le long de la voie romaine qui menait à Padoue. L'évêque de Voghenza transféra sur la rive droite du fleuve le siège de son évêché menacé par les Huns. Pour assurer sa protection, les exarques de Ravenne édifièrent un fort sur la rive opposée au Sème Siècle. Un port fluvial se développa le long des deux rives autour du fort et de l'évêché.
Le pape confia la juridiction de la cité à Tebaldo de Canossa au 10ème siècle et construisit le Castel Tebaldo sur la rive gauche du fleuve, à l'ouest du fort byzantin. La ville s'étendit entre ces deux pôles, le long d'une rue parallèle au fleuve (via delle Volte et via Ripagrande actuelles).
A l'aube du 12ème siècle, la ville était en pleine expansion et l'axe commercial fut déplacé au nord, le long d'une nouvelle artère (via Garibaldi, via Mazzini actuelles), une ancienne ligne de défenses à laquelle s'adossèrent de nouveaux faubourgs.
Au 12ème siècle, le système de développement bipolaire de la ville fut abandonné au profit d'un centre unique dont la cathédrale devint le pivot. Le noyau du pouvoir communal (palais communal, tour des Lions qui précéda le château et quartiers des classes dirigeantes) se dessine autour de ce monument, relié au fleuve par un réseau de rues perpendiculaires. Guglielmo II degli Adelardi organisa les défenses au nord de la ville, une levée de terre protégée par un fossé et 18 tours, alors qu'au sud le fleuve continue d'assurer une défense naturelle. La ville se développera sur les deux rives du fleuve jusqu'à l'arrivée au pouvoir de la maison d'Este.
Cette maison fit son apparition dans le gouvernement communal de Ferrare dès la fin du 12ème siècle mais il fallut attendre un siècle pour qu'elle devienne l'arbitre de la destinée de la ville. En 1332, le pape lui accorda l'investiture de Ferrare qui devint un marquisat puis un duché que la maison conserva jusqu'en 1598. Avec la maison d'Este, Ferrare gagna sa place auprès des états, grands et moyens d'Italie.
Niccolo Il d'Este parvint à consolider les institutions de sa seigneurie dont il fit une véritable principauté. Il porta une attention particulière aux questions d'urbanisme et engagea en 1386 la première d'une série d'extensions de la ville, ou "addizione" qui suivront le même schéma. 11 agrandit le territoire de la ville en repoussant les murs d'enceinte vers le nord. 11 organisa cet espace libre qui devint un quartier en traçant un axe routier longitudinal sur lequel vinrent se greffer des rues perpendiculaires qui assurent le lien avec le réseau existant. Niccolo II invita ses fidèles partisans à venir s'installer dans ce nouveau quartier ou se concentra l'élite de la ville.
Niccolo III d'Este (1393-1441) mena une politique habile dans une période difficile de l'histoire des principautés italiennes au début du 15ème siècle. 11 accueillit les papes Jean XXIII, Martin v et le concile œcuménique de 1438. L'arrivée à la cour de l'humaniste véronais, Guarino Guarini, assura à Ferrare un prestige certain. Guarini fut chargé de l'éducation du jeune Leonello appelé à succéder à Niccolo 111 (1441-1450). La nouvelle impulsion qu'il donna à l'Université, fondée en 1391, attira de nombreux hommes de lettres et savants qui donnèrent forme à la culture ferraraise de la Renaissance.
sorso d'Este (1450-1471), frère cadet de Leonello, modernisa la structure administrative de l'Etat, fut nommé duc de Modène et de Reggio par l'empereur et emboîta le pas de Leonello en matière de culture. 11 renouvella l'expérience de Niccolo 11 en organisant la deuxième "addizione" (1450l, sur le modèle de la précédente et il réserva ce quartier au sud-est de la ville aux commerçants.
Hercule 1er (1433-1505) rompit la longue alliance de Ferrare avec la République de Venise et se rapprocha de la France. sa femme, Eléonore d'Aragon et leurs filles, Isabelle et Béatrice, eurent un rôle important dans la vie politique du duché et dans ses relations avec Naples et les principautés voisines de Mantoue et de Milan. En 1492, Hercule Ier entreprit l"addizione" la plus importante et la plus célèbre de Ferrare pour se protéger de Venise. L'architecte Biagio Rossetti assisté de Pellegrini Prisciani fut chargé du projet. En collaboration avec Alessandro Biondo, il étendit les murs d'enceinte au nord de la ville dont la superficie fut doublée. sur ce vaste territoire il appliqua un plan d'urbanisme déjà éprouvé dans les précédentes extensions. Mais pour la première fois en Italie, Biagio Rossetti appliqua la perspective à la définition de l'espace urbain. L'artère principale du plan qui reliait le château aux villas et parcs au nord continua d'être une route privée des princes, le long de laquelle leurs fidèles partisans devaient construire leurs palais.
Les conflits de Ferrare avec Venise se poursuivirent sous Alphonse 1er (1476-1534) auxquels s'ajoutèrent les litiges avec le pape Jules 11 qui voulait gouverner directement les états de l'Eglise. 11 révisa le système de fortifications devenu obsolète avec l'introduction de l'artillerie. Les relations avec la papauté se compliquèrent sous Alphonse 11 dont la mère, Renée de France, protégeait les calvinistes persécutés. A partir de 1557, il commença à introduire les principes du système bastionné dans les fortifications de la ville. A la mort d'Alphonse 11 (1597l, la maison d'Este quitta Ferrare pour Modène. Le pape Clément VIII reprit possession de la ville (1598) qui devint une province éloignée des Etats de l'Eglise. La situation économique de la ville s'aggravait, les eaux assiégeaient périodiquement les murs et les campagnes s'appauvrissaient. Néanmoins, une forteresse pentagonale fut construite en 1608 au sud-ouest de la ville mais elle sera démantelée après 1860.
La tentative de relancer l'économie de Ferrare au 18ème siècle en créant un canal sur le Po et un nouveau port n'eut pas les effets escomptés. En 1796, les Français occupèrent la ville qui fut intégrée à la République Cisalpine. Au 19ème siècle, Ferrare fut de nouveau occupée par les Français puis par les Autrichiens. Lorsqu'elle fut réunie au royaume d'Italie (1859l, de grandes opérations de bonification des terres marécageuses débutèrent, les portes de la ville furent élargies et elle reçut de nouvelles infrastructures (chemin de fer, hôpitaux, etc.). Les dégâts provoqués par les bombardements au cours de la deuxième guerre mondiale furent limités.
Aux 15ème-16ème siècles, la cour de la maison d'Este devint un des pnnc1paux centres du développement et de l'application pratique de la pensée du nouvel humanisme en Italie. Dès la fin de la seigneurie de Niccolo III (1393-1441), elle devint un véritable centre artistique où les plus grands artistes furent appelés à orner les palais et villas ("delizie") de la maison d'Este dans la ville même et dans les environs. Elle attira des artistes tels que Piero della Francesca (1499), Jacopo Bellini (1441l, Mantegna (1ll49l ou Rogier van der Weyden qui y apporta la technique flamande (1449). Cosme Tura (1430-1495) dont le style fut développé par Francesco del Cossa et Ercole de' Roberti, fonda l'école ferraraise de peinture.
Ferrare accueillit aussi de grands humanistes comme Pietro Bembo (1470-1547) qui dédia Gli Asolani à Lucrèce Borgia, l'épouse d'Alphonse 1er mais aussi des poètes comme Boiardo (1441-1494), l'Arioste (1474-1533) ou le Tasse (1544-1595), créateurs d'un nouveau genre poétique en Italie, l'épopée et la commedia dell'arte. Les rêves poétiques de l'Arioste se concrétisèrent dans le développement du concept du Jardin italien de la Renaissance. Le "Barco", réserve de chasse de la maison d'Este au nord de la ville, divisé en plusieurs secteurs suivant leur fonction (jardin zoologique, "giardino dei semplici" ancêtre du Jardin botanique) servira lui aussi de modèle à la Villa d'Este à Tivoli ou à la Villa Taranto sur le lac Majeur.
L'université fondée en 1391 fut le lieu d'importants progrès de la sciences. Copernic (1473), Paracelse (1493-1541) et d'autres illustres scientifiques y étudièrent ou y enseignèrent.
Source : évaluation des Organisations consultatives
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