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Dialogue entre Kat Borlongan et Chance Coughenour

50 penseurs pour les 50 prochaines années. Imaginer le patrimoine dans la dimension numérique

Kat Borlongan

Entrepreneur de technologie et membre du conseil d'administration du Conseil

Chance Coughenour

Archéologue numérique et responsable de la préservation chez Google Arts & Culture

Vision pour les 50 prochaines années

Dans les 50 prochaines années... Le patrimoine dans la sphère numérique se construit sur la base de l'accessibilité numérique et d'une représentation équilibrée du patrimoine.

Dans les 50 prochaines années... Les sites du patrimoine sont recréés numériquement à l'aide de technologies innovantes et en coopération étroite avec des experts locaux et internationaux.

Résumé

Kat Borlongan et Chance Coughenour ont échangé sur l'innovation numérique et l'inclusivité. En tant que penseurs, ils ont exploré l'interdépendance entre les technologies et le patrimoine, convenant qu'un environnement numérique ouvert à tous est essentiel pour promouvoir et partager les valeurs du patrimoine. Kat a appliqué son expérience dans la mise au point de divers écosystèmes technologiques pour imaginer le patrimoine dans sa dimension numérique, qui repose sur deux piliers : l'accessibilité numérique et une représentation équilibrée du patrimoine. M. Coughenour a expliqué comment les technologies, de la photographie à la 3D, l'intelligence artificielle et l'apprentissage automatique, ont progressivement changé le domaine de l'archéologie numérique. Il a souligné l'importance de la communication avec les experts locaux et internationaux afin de répondre aux inquiétudes éthiques lorsque le patrimoine était numériquement recréé.

Dialogue

Pourriez-vous expliquer ce qu'est l'archéologie numérique et pourquoi elle est si importante aujourd'hui ?

L'archéologie numérique est simplement la prochaine étape dans l'évolution de l'archéologie telle qu'elle a été pratiquée ces derniers 100 à 250 ans. Elle s'axe sur l'utilisation de la technologie numérique avec des outils qui n'étaient pas accessibles ou même disponibles il y a 10, 15 ou 20 ans. L'archéologie numérique peut créer des maquettes en 3D des sites archéologiques, numérisant des objets avec un scanner laser 3D et les rendant publics en ligne. L'apprentissage automatique aide aussi à traiter, synthétiser et enregistrer des données qui nécessiteraient autrement une armée d'archéologues pour ce faire, interprétant cette information et la rendant plus accessible.

Il s'agit donc d'un changement s'apparentant à celui des informations qui ont été passées du format papier au format numérique, ou est-ce encore plus révolutionnaire ? J'ai découvert qu'il y a 10 ans, vous étiez encore un étudiant à l'Université de Stuttgart, et de grandes évolutions se sont produites pendant ce laps de temps, comme l'intelligence artificielle, l'apprentissage automatique, mais aussi la réalité virtuelle, les jeux vidéo, le métavers. Comment la technologie a-t-elle réellement changé le domaine de l'archéologie numérique, et nous tournons-nous vers des changements graduels ou quelque chose de vraiment révolutionnaire pour tous ?

Je pense qu'il s'agira de changements progressifs, mais il y a des moments où la technologie passe au niveau supérieur en permettant par exemple aux personnes de visualiser un site archéologique loin dans le passé, dans une nature virtuelle de métavers, où elles entrent dans un monde qu'elles n'auraient pas pu connaître avant.

D'un point de vue progressif, prendre des photos de patrimoine culturel et de sites archéologiques a vraiment changé le monde. La photographie a été inventée en France il y a environ 100 ans. Elle a permis aux personnes de voir un objet ou un bâtiment plutôt qu'une représentation visuelle subjective faite par un peintre. Ensuite, si l'on fait un immense bond en avant et nous projetons à il y a cinq ans, il a été possible de connecter son téléphone à ce que l'on appelle Google Cardboards pour explorer instantanément un nouveau lieu virtuellement. Cette étape a été importante. Aujourd'hui, la réalité augmentée et la réalité étendue sont des façons stimulantes d'effectuer des travaux archéologiques. Les archéologues n'ont pas besoin d'être sur le terrain ou de transporter des objets. Ils peuvent scanner un objet et celui-ci peut rester dans le pays ou le musée. Ils peuvent ensuite l'imprimer en 3D dans le laboratoire, même avant de rentrer chez eux, produisant ainsi des copies réelles des objets. Ainsi, nous entrons réellement dans le royaume numérique du passé lointain.

Au sujet du patrimoine numérique, de la conservation et de l'archéologie, je me suis intéressé à certaines des initiatives technologiques que vous avez entreprises au fil des ans et à vos travaux pour le Gouvernement français. Ayant œuvré à créer des écosystèmes technologiques ouverts à tous et diversifiés en France, mais pas seulement en France, sinon en Europe et dans le monde entier, comment appliqueriez-vous la vision d'une conservation numérique du patrimoine, qui est un sujet si important ?

J'ai été la directrice d'une initiative gouvernementale pour les start-ups appelée La French Tech. Elle est en réalité d'assez petite taille. Les gens se connaissent pratiquement tous là-bas. La plupart ont été ensemble à l'école ou ont grandi dans les mêmes villes. Au moment où j'ai commencé, il y avait cette question de vivre la bulle en tant que preneur de décision et dans le cadre d'un écosystème plus grand, et de ce que pourrait être notre vision.

Il y a toujours des talents incroyables auxquels nous n'avons pas accès, car les obstacles sont majeurs. Il peut s'agir d'un manque de réseau ou de formation, mais aussi de barrières psychologiques ou sociales si perçues depuis un point de vue de justice sociale.

Nous pourrions aussi envisager la situation d'un point de vue macroéconomique tel que perçu par le Ministère de l'économie, notamment durant la crise de COVID. Pour que La French Tech réussisse, nous avons eu besoin des meilleurs créateurs et entrepreneurs professionnels du monde entier.

J'ai donc créé ce programme qui a activement cherché 250 des meilleurs professionnels, avec un statut de réfugié, venant de zones rurales de France, et de quartiers à faibles revenus. L'idée était de reproduire les types d'avantages que nous avons dans notre entreprise, une entreprise qui a commencé avec 40 000 €, des accélérateurs d'incubateurs, un accès à un réseau de personnes soigneusement sélectionnées par un écosystème d'investisseurs.

La question était de savoir comment appliquer ces paramètres à la conservation numérique du patrimoine. L'avantage que nous avions était que nous sommes dans la phase de construction numérique. Nous avons eu l'occasion de construire, dès la conception, d'une façon intégratrice. Il y a deux aspects : l'accessibilité conceptuelle et numérique.

L'accessibilité conceptuelle fait partie de la représentation. Ayant grandi dans un pays en dehors de l'Union européenne, qui a été colonisé avant même d'avoir été créé, les connaissances de notre patrimoine proviennent d'archives des colonisateurs, et rien ne nous appartenait vraiment. Il y a donc beaucoup à dire pour ce qui est de s'assurer que le patrimoine est représenté d'une manière équilibrée dans les médias (alors que nous passons à une capsule temporelle).

S'agissant de l'accessibilité numérique, ce sujet est décourageant et terrible puisqu'Internet n'est pas accessible aux personnes handicapées. Si vous souffrez d'une déficience visuelle ou auditive, vous ne pouvez pas accéder à la plupart des fonctionnalités d'Internet à des fins personnelles ou professionnelles. Il est à espérer que ces deux aspects soient un jour traités.

Oui, je suis tout à fait d'accord. J'avais aussi remarqué cela, même si je ne suis pas malvoyant. Mais certains projets ont été lancés récemment, par exemple, par Google Arts & Culture, qui ont réalisé une version audio d'un site Web. Nous allions lancer une exposition en ligne d'un musée sur cet art visuel ciblé. Mais nous devons vraiment penser davantage à rendre Internet le plus accessible possible, et pas uniquement dans 40, 50, 80 langues différentes, mais pour des personnes handicapées, et créer une version audio de l'expérience visuelle est une étape pour tendre vers cela.

Quelles sont les autres inquiétudes éthiques lorsqu'il s'agit de recréer le patrimoine dans la sphère numérique ? Je suppose que l'inclusivité est l'une d'entre elles, mais quelles sont les autres ?

J'ai été aux prises avec cette problématique à différents stades de ma carrière, mais un des moments qui ressort le plus est mon travail à Mossoul. Je ne me suis jamais rendu dans cette ville, mais nous avons œuvré avec des personnes, touristes qui ont pris des photographies des sites et des objets du patrimoine qui ont été détruits par Daesh en Iraq et en Syrie. Nous avons créé une initiative bénévole qui s'appelle Recreate, une initiative bénévole en ligne et en code source ouvert, et avons garanti les ramifications éthiques dans le cadre de la recréation du patrimoine perdu qui est un héritage mondial, que nous partageons tous. Nous avons contacté les conservateurs de musée et le musée de Mossoul qui n'avait pas été ouvert depuis très longtemps. Ils ont aidé à créer les descriptions, les mégadonnées et nous ont partagé les informations qu'ils avaient afin de procéder aux reconstructions en 3D du patrimoine perdu. S'il a été détruit physiquement, nous avons désormais une version numérique du patrimoine. Mais nous avions besoin de descriptions en anglais et en français faites par des personnes qui sont expertes dans leurs domaines. Nous avons créé des impressions en 3D, qui ont été envoyées et affichées à Mossoul lors de la première exposition pour rendre hommage au patrimoine à la suite de l'occupation de Daesh. Ces travaux ont été réalisés avec des artistes locaux qui ont aussi affiché leurs œuvres. Cet exemple a bien fonctionné, mais des situations très difficiles surgissent également. Toutefois, la communication avec des experts internationaux et locaux reste importante.

Tout ça fait un peu peur, car vous avez beaucoup de pouvoir. Peu d'organisations comme la vôtre peuvent en réalité s'impliquer autant en termes de montée en qualité du patrimoine numérique. Mais, quelles sont les questions éthiques que vous vous posez, ou quelles mesures de sécurité sont en place pour garantir que vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour être éthiques ?

Il s'agissait d'un tout nouveau terrain pour nous. Nous avons contacté l'Ambassade iraquienne en Allemagne pour lui décrire notre initiative en code source. Cette dernière attirait énormément l'attention de la presse, ce dont nous avions besoin puisque les personnes donnaient ensuite leurs photographies, et le processus a bien fonctionné. Nous avons demandé à d'autres archéologues si nous pouvions mener à bien ce projet, et, en réalité, personne n'avait essayé de le faire avant. Le Gouvernement iraquien, le Ministre de la culture, et le conservateur du musée de Mossoul ont été satisfaits de la façon dont nous avons agi. Je pense qu'il s'agit de communiquer, notamment lorsque nous entrons sur un nouveau terrain qui n'a pas été parcouru auparavant. Mais, je comprends qu'il y ait d'autres exemples qui sont très difficiles à gérer d'un point de vue éthique.

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Cinq sessions de dialogue couvrant cinq thèmes ont lieu en 2022, chacune étant rejointe par des penseurs de diverses régions pour dialoguer en binôme. Ces dialogues interdisciplinaires inspirent de nouvelles visions pour les 50 prochaines années du patrimoine mondial.

Le changement climatique et la préservation du patrimoine
Imaginer le patrimoine dans la dimension numérique
Le patrimoine dans le monde post-COVID
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