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La Table de Jugurtha à Kalaat-Senen

Date of Submission: 29/09/2017
Category: Mixed
Submitted by:
Ministère des Affaires Culturelles
State, Province or Region:
Le Kef, Kalaat-Senen
Coordinates: N35 44 35.8 E8 22 54.9
Ref.: 6278
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Disclaimer

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Property names are listed in the language in which they have been submitted by the State Party

Description

« EL GALA'A » (Kalaat-Senen) communément désignée à l'époque contemporaine par la « Table de Jugurtha » du nom du Roi numide Jugurtha qui s'est abrité sur la terrasse de la Table en guise de résistance au général romain Marius lors d'une bataille qui a été décisive dans l'histoire de l'Afrique du Nord et de l'Empire romain (107-105 av. J-C).

Elle domine les plaines d'affaissement qui constituaient le centre historique de la Numidie. Le bien est constitué d'un massif synclinal perché qui prend l'allure d'une dalle calcaire, avec des parois rugueuses hautes de plus de 50 mètres et de son piémont. La superficie de la terrasse est d'environ 82 hectares avec un pourtour de 4000 mètres. Son relief inversé lui procure un aspect majestueux et imposant A ses pieds s'étend un piémont riche en termes d'occupation humaine s'étendant sur plusieurs kilomètres de part et d'autre.

Justification of Outstanding Universal Value

Par ses particularités naturelles, culturelles et symboliques, le site répond aux critères d'un « patrimoine culturel » et « naturel » selon les articles 1 et 2 de la Convention concernant la protection du patrimoine mondial culturel et naturel. Le classement est demandé pour un site mixte.

Ce rocher singulier de l'Atlas, modelé par des processus complexes de la nature d'un intérêt scientifique mondial en tant qu'interface entre des ères géologiques diverses, est un marqueur spatio-temporel à forte personnalité paysagère et symbolique dans un territoire fortement anthropisé où se sont formés les premiers foyers d'installation humaine depuis la protohistoire jusqu'à l'époque contemporaine en passant par les entités politiques et territoriales numides. Les trésors archéologiques de surface et les aménagements humains sur son plateau, ainsi que les évènements historiques de dimension mondiale qui s'y rattachent, lui confèrent la place d'un haut lieu de la première grande Civilisation du Maghreb. Sa longue Histoire, ses brassages cumulés, ses emprunts culturels, et ses tensions persistantes, en ont fait le site où la fusion entre l'homme et la nature dans un contexte si contraignant a été la plus éclatante, la plus légendaire et la plus organique dans toute la région d'Afrique du Nord.

Il s'agit en effet d'un site naturel issu de processus géologiques et géomorphologiques complexes autour duquel se sont établies d'une façon permanente des activités humaines diverses. La densité et la multiplicité de l'empreinte laissée par l'homme vont de la préhistoire jusqu'à l'époque contemporaine. Cette empreinte est attestée par la présence sur le site de multiples monuments, vestiges et outils techniques. Par ses escargotières, ses dolmens, ses systèmes de défense, ses pressoirs à huile rupestres, ses meules, ses réservoirs creusés dans le roc, les traces de ses activités économiques, ses lieux de culte et ses espaces habités, ce territoire garde et exprime la mémoire passée et la réalité présente des groupes humains qui l'ont domestiqué et adapté à leurs besoins d'une manière permanente. L'intelligence de l'homme et les aléas de la nature fusionnent sur ce site. La toponymie et son évolution chronologique attestent d'une relation étroite entre l'homme et la nature.

Les auteurs anciens (Pomponius Mela, Pline l'Ancien, Strabon, etc.) nous décrivent cette zone de transition qui occupe le centre de la Numidie et qui se trouve entre les tribus nomades du Sud et celles sédentaires du Tell. Mais c'est surtout Salluste qui, dans ses chroniques sur le « Bellum lugurthinum », la bataille qui a opposé le consul romain Marius à Jugurtha, le roi numide, nous décrit longuement un site particulier où se sont déroulées ces batailles « tranchant sur le reste de la plaine, une montagne rocheuse d'une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin, auquel on n'accédait que par un sentier étroit» (lug. XCII, 5). Plus tard d'autres auteurs (Ptolémée) lui ont attribué le toponyme de « Bulla Mensa», qui indique selon le dictionnaire des antiquités un plateau élevé à partir duquel on prend des mesures de surface et on lève des plans. En effet, il est aujourd'hui établi que les géomètres romains l'ont utilisé comme point de départ pour établir la centuriation et les cartes d'orientation. Les géographes arabes parlaient plus tard d'un territoire nommé « Majjena » probablement la déformation de « Bayana » ou « Bajana » toponyme datant de l'époque byzantine. Ce territoire constitue un lieu de passage obligé des troupes et des caravanes vers le Sud-ouest. Région prospère formé par quatre lieux « Madinet Majjena » (la ville de Majjena), « Galaat Majjena » (La citadelle de Majjena), « Majjenet el Ma'aden» (Majjena des métaux) et « Majjenet el Matahen » (Majjena des meulières). Ces toponymes reflètent l'intérêt économique de la région et l'industrie qui s'y est développée à partir des ressources naturelles (pierre nummulitique, minerais, produits de l'agriculture). A la fin de la période médiévale, le territoire prend le toponyme de « Galaat-Senen ». Cette fonction de refuge et de plateau de surveillance allait en s'accentuant jusqu'à une époque récente vers la fin du XIX. Siècle. Avec l'arrivée de la colonisation et la ruée vers les phosphates, la région s'est transformée en centre minier diversifié. Encore une fois la nature l'a dotée d'une géologie complexe qui a permis à la fois l'extraction des minerais complexes, l'hématite de fer que les phosphates de chaux. L'administration coloniale attribua au village minier le nom de « Kalaat-Senam », (citadelle des idoles) et les Européens du Kef le nom de « Table de Jugurtha » à la citadelle inexpugnable. Jugurtha, le résistant à Rome, fait ainsi avec l'occupation coloniale son retour symbolique de chef autochtone vaincu. L'épuisement des ressources minérales et le long processus de déstructuration de l'organisation humaine ancestrale et traditionnelle donne aujourd'hui à cette région un aspect de désolation frappant. L'héritage patrimonial pourrait-il, dans cette nouvelle réalité, offrir une seconde chance pour le développement de la région ? C'est là l'un des objectifs à moyen terme visé par ce projet d'inscription en faisant du patrimoine une locomotive pour le développement durable de la région.

Critère (ii) : Situé dans une zone de transition et de passage, le bien constitue un bel exemple qui témoigne d'un échange intense et continu entre les différentes civilisations du bassin méditerranéen dans leurs successions et rencontres et ce pendant plus de trois milles ans, d'une manière permanente. Le « Bien » recèle d'importantes richesses archéologiques où se superposent des apports de civilisations diverses, numides, romaines, byzantines, islamiques, ottomanes et occidentales.

Critère (iii) : La présence d'escargotières, de dolmens, de « haouanet », de stèles libyques et de vestiges de structures probablement protohistoriques témoignent de l'existence par le passé de traditions cultuelles et culturelles produites par une population aujourd'hui disparue. C'est aussi un lieu identitaire et hautement symbolique pour les populations des deux côtés de la frontière tuniso-algérienne.

Critère (v) : C'est aussi un témoignage unique et incontestable sur le développement d'une industrie et d'un savoir-faire ancestral et local que les invasions des tribus nomades d'Orient au Moyen-âge, ont fini par déconstruire. Cette rupture des équilibres et cet arrêt de la dynamique endogène ont plongé la région dans un processus de paupérisation, sans pour autant effacer l'empreinte du génie humain qui a façonné les lieux auparavant. Des outils de production (huileries rupestres, auges géantes, techniques de gestion de l'eau, carrières mégalithiques, etc…) attestent qu'il y avait une occupation permanente de l'espace par l'homme.

Critère (vi) : La « Table de Jugurtha » est un site historiquement rattaché à un événement décisif dans l'histoire de la Numidie. La défaite de Jugurtha qui s'est retranché en haut de cette table, a ouvert à Rome la voie pour l'occupation de l'Afrique du Nord. Cette épopée de la résistance des Africains se répète dans des conditions similaires avec la résistance légendaire de la célèbre Kahena lors de la conquête arabe. L'idée de résistance numide à Rome est encore vivace dans les traditions orales et littéraires locales, nationales et transfrontalières. Devenue vulnérable, la Numidie s'est romanisée pour se perpétuer. C'est là aussi un autre exemple d'adaptation de l'homme à son contexte historique.

Critère (vii) : La Table de Jugurtha offre de nombreuses particularités morphologiques et géologiques (exokarst, modelé lié à divers processus de météorisation...) qui ont été mises à profit par l'homme, mais surtout un paysage unique. Du haut de ses 1200 m, cette éminence qui émerge dans le paysage, constitue un repère pour les habitants et les visiteurs de cette partie du Haut Tell, en plus de fournir une vue panoramique exceptionnelle à 360° des régions environnantes et qui déborde su l'est algérien. La raideur de ses abrupts ne donne que plus de pittoresque au site.

Critère (viii) : La Table de Jugurtha appartient à ces reliefs d'inversion assez répandus au Nord-ouest de la Tunisie, communément appelés Sraouet, qui témoignent des caractéristiques lithologiques et tectoniques de la région ainsi que de la vigueur des processus d'érosion et d'infiltration responsables de leur genèse. Elles offrent cependant un exemple particulier pour l'étude de l'évolution morphostructurale du système géologique atlasique dans sa terminaison en Tunisie.

Statements of authenticity and/or integrity

Le site répond aux exigences d'authenticité telles que définies par le document de Nara sur l'authenticité et par le document « Orientation » de l'UNESCO (paragraphe 79 à 95).

Le site regorge de témoins physiques résultant de l'action conjuguée de l'homme et de la nature. Ces éléments ont été retrouvés in-situ et quasi intacts. Leur authenticité peut être vérifiée physiquement. La documentation issue de la recherche scientifique (archéologie et anthropologie) qui les a partiellement inventoriés, interprétés et étudiés est également abondante et consultable. Les formes des objets, les matériaux dont ils étaient extraits et l'usage dont ils ont fait l'objet renvoient au milieu et au contexte originel local (nature de la pierre, ancrage au sol, rapport avec la mémoire et aux coutumes de la région, etc.). Des notices indicatives (fiches d'inventaires) de tous les objets à valeur historique retrouvés sur le site, sont établies à l'occasion de l'inscription. Elles consignent leur emplacement, leur nature, leur forme et une interprétation de leur signification historique. La participation des institutions de l'Etat dans ce travail (Institut National du Patrimoine, Office National des Mines, Services topographiques des travaux publics, le service cartographique) garantit le caractère scientifique et pluridisciplinaire de la démarche et des résultats obtenus.

Quant aux conditions d'intégrité, elles se déclinent en fonction des attributs du « Bien ». Du côté naturel, le site est soumis aux lois de la pesanteur du fait de la massivité de la dalle calcaire épaisse de plus de 50m qui le compose et de l'action de l'érosion. De ce fait, elle subit d'une façon naturelle les effets des processus mécaniques et dynamiques courants. Des éboulis de dates récentes témoignent d'un processus d'érosion lent en rapport avec les périodes d'enneigement. De profondes dégradations sur la roche ainsi que des fractures qui prennent des fois l'allure de failles témoignent du processus de décollement des blocs de calcaire, souvent utilisés en aval par l'homme dans son industrie. Toutefois, les descriptions les plus anciennes de la Table, concordent avec son aspect actuel. Sa valeur paysagère, géologique et géomorphologique est restée relativement intacte durant plusieurs millénaires. La plupart des matériaux archéologiques sont dans un état de conservation remarquable (hormis quelques installations d'époque romaine).

Toutefois trois risques majeurs mettre en péril le site, notamment pour ce qui est des objets et monuments issus du génie de l'homme. B s'agit des éboulements et des décrochements de gros blocs de pierre qui détruisent tout ce qui se trouve sur leur passage lors de la dégringolade et risquent aussi d'enterrer des vestiges. La deuxième source de risque est principalement d'origine anthropique, à savoir le processus d'urbanisation sauvage. En effet, des constructions nouvelles de nouveaux migrants empiètent de plus en plus sur les abords du plateau et sur son piémont. Enfin, les fouilles sauvages et clandestines, avec les dégâts qui en découlent, présentent un danger potentiel qu'il va falloir maitriser dès maintenant.

Des mesures conservatoires sont prises par le gouvernement en vue de limiter les risques issus de l'action de l'homme (voir décision conservatoire ci-jointe). Cette action est consolidée par un pacte citoyen signé par les composantes de la société civile de la région (document ci-joint) et une série de campagnes de sensibilisation de la population, notamment par des supports de communications et un évènement d'énonciation des valeurs exceptionnelles liées au bien en question conformément aux objectifs et recommandations stratégiques posés par l'UNESCO lors de la déclaration de Budapest en 2002.

En guise d'une valorisation du site, un ancien bâti (habitation du directeur de la mine datant de 1901), actuellement propriété de la municipalité, sera rénové et aménagé en un ensemble composé d'une maison de fouille, un centre d'interprétation et un musée lapidaire dans son espace jardin. Des projets de valorisation économique sont également envisagés afin de créer une nouvelle dynamique économique, touristique, sociale et culturelle basé sur un plan de gestion efficace et durable des ressources patrimoniales.

Comparison with other similar properties

Même si sur le plan paysager et géomorphologique on rencontre dans la région des sites comparables (Djebel el kef, Djebel El Goraa, Djebel Kesra), celui de Kallat-senen reste unique par ses dimensions, sa forme et sa charge historique. Nulle part ailleurs en Afrique du Nord, on ne trouve réunis sur un même site un tel concentré de merveilles de la nature et de témoins de la culture.