English Français

Bimbia et ses sites associés

Date de soumission : 12/03/2020
Critères: (iii)(vi)
Catégorie : Culturel
Soumis par :
Ministère des Arts et de la Culture de la République du Cameroun
État, province ou région :
Sud-Ouest, Ouest, Nord-Ouest et Littoral
Ref.: 6478
Avertissement

Les Listes indicatives des États parties sont publiées par le Centre du patrimoine mondial sur son site Internet et/ou dans les documents de travail afin de garantir la transparence et un accès aux informations et de faciliter l'harmonisation des Listes indicatives au niveau régional et sur le plan thématique.

Le contenu de chaque Liste indicative relève de la responsabilité exclusive de l'État partie concerné. La publication des Listes indicatives ne saurait être interprétée comme exprimant une prise de position de la part du Comité du patrimoine mondial, du Centre du patrimoine mondial ou du Secrétariat de l'UNESCO concernant le statut juridique d'un pays, d'un territoire, d'une ville, d'une zone ou de leurs frontières.

Les noms des biens figurent dans la langue dans laquelle les États parties les ont soumis.

Description

N°

d’identification

Nom de l’élément

 

Commune/ Département

 

Coordonnées du point central

1

L’ancien Port d’embarquement de Bimbia et Nicholls Island

Fako

3°57’16’’ N, 9
°14’42’’ E

2

Le marché de Fontem

Lebialem

12°23.040’ N, 14°54.240’E

3

Le Marché d’esclaves de Bamendjinda.

Bamboutos

5°37’00’’ N,
10°18’00.0’ E

4

 La chefferie de Bana

Haut-Nkam

5° 07′ 37″ N, 10° 15′ 44″ E

5

La Chefferie Bandjoun

Koung-Khi

5° 20′ 59″ N, 10° 24′ 33″ E

6

Le Marché d’esclaves de Foumban

Noun

5°43’57.2’’ N, 10°54’10.5’’E

7

Le Marché de Kamna

Ndé

05°14’285’’ N, 10°27’85’’E

8

Marché d’esclaves de Laapu à Bangou

Hauts-plateaux

5° 14′ 57″ N, 10° 23′ 57″ E

9

Le Fondon de Bali-Nyonga

Mezam

05°88’73.70’’ N, 010°01’17.60’’ E

10

Le centre commercial de Mankon

Mezam

06° 0’9.52’’ N,
010° 6’ 15.69’’ E

11

Le Pondom de Kom

Boyo

06° 16’ 81.9’’ N,
10° 19’ 50.9’’ E

12

Les Berges du Wouri

Wouri

4°04’19.5’’N,
9°42’01.4’’E

13

Yabassi

Nkam

4°04’45’’ N,
9° 40’10.30’’ E

La côte camerounaise présentait une importance stratégique majeure par sa situation géographique à mi-chemin entre deux grands pôles de traite : la côte sénégalaise et la côte angolaise ; elle jouait un rôle de transit et de ravitaillement pour des voyageurs de longues distances ; elle apportait sécurité et discrétion, sur tout l’estuaire du Wouri, pour ces trafics fortement concurrentiels et par la suite attentatoires à la dignité et à la liberté des êtres humains dès lors que l’abolition fut proclamée. Les circuits du trafic et les modalités d'échanges héritées de la période antérieure sont demeurés longtemps en vigueur. Les opérations commerciales étaient menées à partir des principaux points de traite autour desquels se constituèrent des villages vivant des activités annexes de la traite. Malgré le ravalement progressif des pratiques esclavagistes à la clandestinité, les pistes de traite étaient presque les mêmes que celles empruntées habituellement pour le commerce et les réseaux de marchés qui reliaient les différentes chefferies.

Les chefs côtiers jouèrent pleinement le rôle d’intermédiaires avec les traitants de différentes nationalités (Portugais, Espagnols, Hollandais, Français, Anglais, Danois etc.) et organisèrent des réseaux efficaces d’approvisionnement à travers l’emploi de rabatteurs spécialisés. Les marchandises échangées se distinguaient de l’ivoire, les bois précieux, l’huile de palme, les esclaves, les armes à feu, l’alcool, les tissus, etc.

Il va sans dire que les esclaves vendus dans les ports négriers de la côte (Bimbia, Douala, Rio del Rey, Calabar) provenaient pour la plupart de l’hinterland. Les Grassfields et les zones plus septentrionales, plus peuplées, ont constitué la réserve pourvoyeuse. Cette région est passée de l’esclavage coutumier à la traite transatlantique. On peut faire un parallèle entre le développement des chefferies locales, militarisées, fortement impliquées dans le commerce des esclaves et la prospérité synchronique de la traite négrière atlantique.

Il est important de préciser que dans les grassfields, chaque village ou chaque chefferie avait ses propres marchés, permanents par leurs sites, périodiques par leur fréquentation hebdomadaire ou bihebdomadaire. Il existait également des marchés occasionnels. Tenus secrets au départ et fréquentés uniquement de nuit, parce que cette activité était proscrite, tous ces marchés devinrent peu à peu publics avec la transformation du système et l’implication progressive des chefs et des notables dans ces trafics dont certains s’arrogèrent le monopole. Un réseau de routes d’échanges connectait les chefferies entre elles, de même que la côte atlantique, et les marchés septentrionaux de l’Adamaoua et au-delà.

MARCHES ET PORTS NEGRIERS

L’ancien Port d’embarquement de Bimbia et Nicholls Island

Bimbia est un ancien port ayant joué un rôle primordial dans la traite transatlantique au niveau du Golfe de Guinée entre les XVIIe et XIXe siècles. Le site est situé sur la côte Atlantique, à plus d’une dizaine de kilomètres au sud-est de la ville actuelle de Limbé, dans l’arrondissement de Limbé III. Les trafiquants européens d’esclaves auraient décidé au cours du XVIIe siècle d’y construire un avant-poste facilitant le commerce et la surveillance des esclaves.  L’ancien port de traite négrière était lié dans ses activités à une petite île située à une centaine de mètres au large, dénommée Nicholls Island, site d’amarrage des bateaux négriers. De là, la liaison avec Bimbia se faisait en pirogue. Cette île aurait servi de port d’embarquement des navires et de réclusion de captifs rebelles.

Le site a vraisemblablement connu différentes phases d’exploitation au cours des siècles. Il est contemporain des ports de Douala et du Rio del Rey. Il émergera à la chute de ce dernier. De nos jours, on retrouve de nombreuses ruines architecturales liées à la phase récente de sa mise en valeur probablement comme exploitation agricole où la main d’œuvre servile était sans doute utilisée.

Les travaux du Dr. Lisa AUBREY ont permis de retracer plus de 166 navires négriers ayant embarqué des esclaves sur la côte camerounaise entre le XVIIe et le XIXe siècle. L’onomastique des journaux de bord de ces navires négriers indique que la majorité des captifs provenait de l’intérieur du continent. Des historiens ont pu reconstituer des itinéraires partant des marchés de l’intérieur vers les ports négriers comme Bimbia, Wouri et Rio del Rey. Parmi ces centres de trafic d’esclaves figurent : Kom, Mankon, Bali, Tinto, Fontem, Bamendjinda, Kamna, Batcham, Bandjoun, Foumban, Bana, Yabassi, etc. Un total d’environ 2, 5 millions d’esclaves auraient été vendus selon J. D. Fage. Les sites associés sont des chefferies pour la majorité.

Le Marché de Fontem

Fontem était le prototype du marché régional, aussi bien dans le ravitaillement des centres négriers sur la côte camerounaise tel que Rio Del Rey ou Calabar en territoire nigérian, que pour alimenter le marché de To Mbou en pays Banounga, sur le rebord méridional du plateau Bamiléké.

Le Marché d’esclaves de Bamendjinda

Le marché des esclaves de Bamendjinda situé dans la chefferie éponyme, fait partie des grandes places du commerce des esclaves des grassfields. Tout comme ceux des chefferies voisines, ce marché était placé au carrefour des pistes, afin de faciliter l’accès à tous les acteurs de ce commerce. De nombreux esclaves capturés à Bamendjinda y étaient vendus. La réputation de ce marché d’esclaves était bien connue de l’intérieur et au-delà des frontières du Cameroun.

La Chefferie de Bana

La chefferie de Bana est née autour de 1870 du regroupement de plusieurs villages. Cette période est également marquée par la pratique du commerce des esclaves notamment dans les villages de Kala, Bafamla, Foumbé.

La Chefferie Bandjoun

A Bandjoun, l’histoire de l’esclavage est liée à la création de la chefferie dont le premier chef Notchwegom est issu de Baleng. Les premiers chefs de Bandjoun étaient grands chasseurs. Un de ses successeurs Notchom II se livrait à la chasse des éléphants dont il vendait les défenses pour se procurer des esclaves et augmenter le nombre de ses sujets. Au départ baptisé « Leng-Djo », on l’appellera par la suite « Pa-Djo » qui signifie « les gens qui achètent » ce qui montre l’importance du commerce dans cette zone. Sim Tse est le marché d’esclaves bien connu de la chefferie.

Le Marché d’esclaves de Foumban

A Foumban, il y avait des habitations qui tenaient lieu de places de ventes, Shukreu en langue Bamoum, c'est-à-dire « lieu où l'on vend des personnes ». Les esclaves vivaient dans ces lieux de vente et étaient entretenus par les marchands. L’acheteur potentiel pouvait s'y rendre et opérer son choix et repartir en toute discrétion. Les ventes vers l’extérieur du royaume, étaient théoriquement l’exclusivité du roi qui s’en servait pour échanger quelques esclaves contre du sel de la région de Bafia, ou pour se procurer des chevaux auprès des Foulbé. L’axe Foumban-Bagam-Banganté-Douala était une route importante. Foumban se trouvait à la frontière entre la région des grassfields et les lamidats de l’Adamaoua. Cette position lui conféra un rôle de pivot entre le Sud et le Nord du pays.

Le Marché de Kamna

Ce marché situé dans la chefferie Bangoua est placé au carrefour de routes qui conduisent à Bandrefam, Bagang-Fondji, etc. De nombreux esclaves capturés dans cette zone y étaient vendus.

Le Marché d’esclaves de Laapu à Bangou

A Bangou, le marché des esclaves portait le nom de Wingpou et se trouvait dans un lieu retiré du fait de la nécessité de cacher cette activité de plus en plus illicite. Actuellement un mémorial a été édifié sur le site de cet ancien marché des esclaves, en mémoire des victimes.

Le « Fondom » de Bali-Nyonga

Les Bali retracent leurs origines dans l’Adamaoua où ils portaient le nom de Chamba. A cheval, ils partent dans les régions où il y avait de la nourriture et des esclaves à vendre aux Fulani. Au XIXe siècle, ils arrivent dans la région de Bamenda où ils établissent des colonies de peuplement et luttent contre les états-cités de Mankon et de Bafut. Bali-Nyonga vendait ses esclaves à Widikum, Bangwa et dans les marchés du nord Banyang. Ils fourniront aussi des esclaves aux européens qui en avaient besoin pour leurs plantations de palmier à huile nouvellement créées au sud. Bali est ainsi au nœud de plusieurs axes de commerce d’esclaves : Bali-Kom-Bum-Takum- Ibi- Wukari-Yola ;  Bali-Mamfé-Cross River-calabar.

Le Centre commercial de Mankon

Mankon a été un centre commercial important à l’époque précoloniale. Ce qui a enrichi les « Fon » (rois, chefs) qui très tôt ont constitué un important trésor royal. Le centre commercial se trouvait autour de l’actuel palais. Un réseau de sentiers bien aménagés le reliait aux chefferies voisines. Les produits agricoles, les productions artistiques, le fer, les esclaves, ont constitué la base des échanges.

Le « Fondom » de Kom 

A Kom, les esclaves furent un élément important du commerce au plan régional et local. Il existait des marchés proches où il était facile de se procurer des esclaves. Ces centres de traite étaient localisés à Nso, Ndu et Bali-Nyonga. Kom était lié aux réseaux d’échanges en direction de calabar au Nigéria, de Bagam-Foumban-Banganté-Douala, et les marchés du nord à destination de l’empire de Sokoto.

Les Berges du Wouri à Douala

Akwa Town, Bell Town, Bonabéri, Manoka Rives, Estuaire du Wouri, étaient les centres majeurs de traite des esclaves sur les berges du Wouri. Les Douala jouèrent le rôle d’intermédiaires entre les Européens et les populations de l’intérieur du pays. Les négriers qui ont débarqué sur les côtes camerounaises rencontraient en premier les chefs côtiers avec qui ils négociaient. La côte avait surtout servi de lieu d’embarquement des esclaves vers les Amériques soit directement ou via les escales de Fernando po, Sao Tomé ou vers les côtes sénégalaises.

Yabassi

Yabassi était un centre de collecte, de transit et marché d’esclaves d’utilisation locale. Un axe partant de Foumban plus au nord, passant par Yabassi rejoignait Douala.

Justification de la Valeur Universelle Exceptionnelle

L’originalité du site de Bimbia est qu’il donne le témoignage des différentes phases de la pratique de la traite négrière atlantique du XVIe au XIXe siècle. Le site regorge encore de nombreuses ruines d’architectures et des artéfacts des différentes périodes d’occupation. Les études préliminaires permettent de distinguer deux périodes importantes :

  • La période de l’esclavage où les réseaux internes d’échanges dans l’hinterland sont exploités pour la commercialisation des esclaves. Bimbia est à cet effet un lieu de transit important pour l’embarquement des esclaves, contemporain de Douala, émergeant après la chute de Rio del Rey.
  • La période post-esclavage où à la fin du XIXe siècle, le site, pour se conformer à la lutte contre l’esclavage de l’époque et lui substituer un « commerce légitime », se transforme en une exploitation agricole de production d’huile de palme.

D’un autre côté, Bimbia faisait partie d’un réseau d’échanges avec les ports de la côte (Douala, Rio del Rey) et les marchés à l’intérieur du continent dont les routes et les centres ont pu être reconstitués.

Critère (iii) L’ancien port d’esclaves de Bimbia et les sites associés représentent un témoignage unique dans cette partie de l’Afrique d’une période douloureuse de l’histoire et dont les vestiges matériels et la tradition orale en sont des témoins indéfectibles. Très peu connu par la communauté internationale, Bimbia et ses sites associés se révèlent désormais au monde grâce à l’histoire qui restaure la vérité en faisant de ce site l’un des plus importants en Afrique, parmi les plus connus à avoir été le lieu de départ d’un nombre important de déportés vers des terres inconnues.

Critère (vi) : L’ancien port d’esclaves de Bimbia et ses sites associés se révèlent des lieux de prélèvement et de déportation importants des asservis africains vers les Amériques. Favorisé par son enclavement, et la situation géographique du Cameroun sur les itinéraires de la traite transatlantique, Bimbia a permis aux embarcations négrières d’accoster et de repartir en toute discrétion. Ces biens proposés à l’inscription sont ainsi associés directement et matériellement à l’histoire d’une phase significative de la traite négrière transatlantique.

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité

Bimbia et les sites associés ont su préserver une intégrité et une authenticité certaines qui permettent ainsi de présenter une visibilité de leur état de conservation au travers des vestiges  matériels encore intacts pour la plupart.

Intégrité

La mémoire collective des populations riveraines du site de Bimbia se réfèrent à ce site comme « lieu maudit » en mémoire des souffrances, tortures et traumatismes vécus à cet endroit. Depuis près d’un siècle, ce dernier est laissé à l’abandon. Les multiples ruines architecturales et objets liés à la traite (chaînes, monnaies, témoignages, etc.) qu’on retrouve sur le site et chez les populations locales relèvent les traces de cette période de traite.

 Mis à part des aménagements pratiques proposés par la Mairie tels des escaliers et un petit pont qui facilitent l’accès à l’intérieur du site. Les vestiges sont restés intacts et n’ont subi aucun processus de restauration ou de reconstruction.

Dans les sites associés, la mémoire collective est restée vivante et de nombreux objets relatifs à la traite sont exhibés.

Authenticité

Bimbia et les sites associés  ont su préserver une authenticité relative aux objets et récits liés à la mémoire de la traite négrière. En effet dans les différents Musées locaux qui sont pour la plupart des bâtiments contemporains, l’essentiel des collections et des expositions sont des objets usuels de cette époque qui permettent de revivre la période douloureuse de l’histoire africaine.

Comparaison avec d’autres biens similaires

L’ancien port d’esclaves de Bimbia est comparable à l’ile Gorée au Sénégal qui est un site chargé d'histoire. Une histoire tragique, celle des esclaves africains qui ont été envoyés dans les colonies américaines pour travailler dans les plantations de coton et de cannes à sucre. Pendant des années, cette île a été l'un des plus grands marchés d'esclaves dans le monde. Cependant à la différence de Gorée et de l’île de Saint Louis qui ont été classés séparément comme des sites ayant eu un lien avec la traite négrière, l’ancien port d’esclaves de Bimbia et les sites associés offre une vision complète sur la chronologie, et réaliste sur l’organisation de ce commerce et ses réseaux sur le continent africain. Néanmoins, des chercheurs sénégalais ont établi un itinéraire des sites liés à l’esclavage en Sénégambie[1] ; cet itinéraire fait à partir des recherches prouvant l’existence des sites liés à l’esclavage au Sénégal et en Gambie démontre du fait qu’il n’existe pas de site isolé concerné par l’esclavage, mais un ensemble de lieux ayant de fortes charges historiques liés par un espace central qui se trouvent généralement être le port d’embarquement. C’est la force de cette proposition qui bien que mettant en exergue le rôle phare de l’ancien port des esclaves de Bimbia, où subsistent encore des ruines architecturales de l’ancien port, fait également ressortir à la lumière de l’histoire, les différents sites associés ; eux aussi ; meurtris par cette sombre période de l’histoire de l’humanité et qui méritent une reconnaissance certaine, un devoir de mémoire.


[1] Pr. Mbaye Gueye ; « Sites  liés à l’esclavage en Sénégambie : Pour un tourisme de mémoire » UNESCO, 2005.