L’observatoire du pic du Midi de Bigorre, pionnier en haute montagne

France
Date de soumission : 27/10/2022
Critères: (ii)(iii)(iv)
Catégorie : Culturel
Soumis par :
Délégation permanente de la France auprès de l'Unesco
État, province ou région :
Région de l’Occitanie, département de Hautes-Pyrénées
Coordonnées N42 55 54.6 E0 08 39.6
Ref.: 6622

Description

L’observatoire est situé au sommet du pic du Midi de Bigorre, à 2876 m d’altitude. C’est un site scientifique de haute montagne pionnier et toujours actif. Dédié initialement à la météorologie d’altitude, il a rapidement évolué pour constituer un observatoire astronomique de classe internationale, en raison des qualités exceptionnelles de son ciel d’altitude, aujourd’hui soigneusement protégé des pollutions lumineuses. Le pic et son environnement constituent l’une des plus anciennes et des plus importantes réserves de ciel étoilé en Europe. Le site a connu de nombreuses extensions et renouvellements d’installations scientifiques au cours de son histoire, du début de sa construction, en 1878, jusqu’à aujourd’hui. Depuis les origines, sa vocation scientifique permanente a été accompagnée d’une vocation touristique contrôlée par la difficulté d’accès, par le panorama exceptionnel qu’il dévoile sur la quasi entièreté de la chaîne pyrénéenne, entre Atlantique et Méditerranée.

Le premier observatoire est à l’origine constitué de trois ensembles, un bâtiment d’habitation, un blockhaus et une terrasse. La surface bâtie a ensuite augmenté considérablement au fil des décennies, au gré des nombreux aménagements (infrastructures scientifiques, techniques et de vie) qui se sont succédé au sommet. L’histoire des infrastructures et de leur usage scientifique et technique ne dégage pas moins de six états de référence successifs correspondant à chaque fois à un système technoscientifique d’usage et d’approvisionnement logistique du site. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’accès n’était possible que par un sentier de montagne se terminant par une « via ferrata », les conditions de haute altitude entraînant l’obligation d’hivernage pour les équipes scientifiques et d’importants travaux de maintenance. L’accès mécanisé (téléphérique) n’a pu être installé qu’après la Seconde Guerre mondiale. En 2022, le site de l’observatoire du pic du Midi (par la suite nommé Pic-du-Midi) occupe une surface de 10 000 m² de plancher bâti sur 7 niveaux que l’on peut diviser en grands ensembles distincts. Ces bâtiments sont reliés par un réseau de plus de trois kilomètres de couloirs afin de faciliter les déplacements, quelle que soit la météo au sommet.

Le site est composé de dix sous-ensembles cohérents listés d’ouest en est : la coupole du Télescope Bernard-Lyot (TBL) ; le bâtiment interministériel (TDF) ; la gare de téléphérique sommitale contemporaine ; l’ensemble du bâtiment Marchand et de la Maison de Toulouse ; les édifices pionniers, dits « matrice de l’observatoire » (bâtiments Nansouty et Vaussenat, la terrasse et le blockhaus) ; les ateliers centraux ; l’hôtel d’altitude : le bâtiment Dauzère ; les coupoles solaires ; l’ensemble des infrastructures techniques. Le résultat forme un paysage évolutif vivant particulièrement emblématique de la relation entre l’homme et la haute montagne et des efforts incessants de l’homme pour un usage scientifique d’un sommet d’altitude. La visibilité très large et lointaine du pic en fait un repère géographique marquant pour les populations du Midi de la France.

Justification de la Valeur Universelle Exceptionnelle

La haute montagne fut longtemps un lieu méconnu et redouté, siège de légendes et de mythes parfois effrayants ; elle suscita cependant un nouveau regard et de nouvelles attitudes à la fin de l’Epoque moderne en Europe (XVIIe-XVIIIe siècles). Elle devint alors en elle-même un objet d’étude (morphologie, géologie, faune et flore, climat, glaciers…) puis un lieu exceptionnel pour l’observation de l’atmosphère en altitude et du ciel (météorologie-climatologie, physique du globe, astronomie…). Un certain nombre de sites de haute montagne sont alors des lieux pionniers de conquête et d’établissements humains temporaires puis permanents, à des fins d’observations scientifiques. Ils initient ainsi une approche pionnière d'observatoires, situés en haute montagne et permettant des observations impossibles ou plus difficiles depuis les sites de plaine. Le Pic-du-Midi est l’un de ces observatoires scientifiques pionniers, parmi les plus anciens ; il est en outre l’un des plus remarquables par sa position au sommet d’un pic rocheux escarpé, l’un des plus hardis en raison de sa difficulté d’accès et de son hivernage dans des conditions rigoureuses ; enfin sa fonction scientifique n’a jamais cessé d’être et de se renouveler jusqu’à aujourd’hui.

Son implantation et son développement ont dû faire face à d’importantes contraintes pour les accès, le transport des vivres et des matériaux, la construction en altitude, la nécessité d’un entretien important et fréquent, etc. Les équipements sont exposés à d’importantes variations de température, au gel-dégel, à la neige, aux orages, aux vents exceptionnels… Dans une telle station d’altitude, les modes de vie et les équipements vitaux témoignèrent longtemps des conditions extrêmes, particulièrement difficiles en hiver. De telles initiatives étaient alors nouvelles et les premiers résidents des hauteurs n’avaient aucune connaissance ni expérience des difficultés liées à cette implantation. Le bâti en témoigne, par son fonctionnalisme adapté à un environnement hostile et rapidement changeant. Il s’agit par exemple de plusieurs kilomètres de galeries souterraines creusées dans le roc. Son renouvellement fréquent, son extension et l’implantation de nouveaux instruments sont nécessaires pour répondre à de nouvelles exigences scientifiques. En retour, les observatoires de haute montagne offrent un ciel particulièrement dégagé et pur, éloigné des pollutions atmosphériques et lumineuses, au-dessus des couches nuageuses habituelles, tout particulièrement le Pic-du-Midi, dont la qualité a été observée par les scientifiques dès l’époque des Lumières. Cette absence de pollution lumineuse et la qualité du ciel (pureté, stabilité, etc.) ont permis d'obtenir des résultats sans équivalents, faisant d’un observatoire d’altitude comme le Pic-du-Midi un fleuron avancé de la science de l’époque. En complément, le Pic-du-Midi offre une vue panoramique sur quasiment l’ensemble de la chaîne des Pyrénées, et une âpre beauté paysagère de son environnement d’altitude, en particulier l’hiver.

Limitées en nombre et en importance par de telles contraintes, les stations scientifiques permanentes pionnières ont été difficilement conservées dans leur structure d’ensemble. Elles sont très rares à être toujours dédiées à l’observation scientifique et astronomique. Le Pic-du-Midi en constitue sans doute l’un des exemples les plus caractéristiques, par le renouvellement permanent de ses activités scientifiques depuis près d’un siècle et demi. Il a été un témoin privilégié de premier rang des mutations des sciences d’observation, depuis la fin du XIXe siècle, tant dans les objectifs scientifiques que dans les technologies et moyens d’observation pour y parvenir. Après l’apparition des grands observatoires internationaux d’altitude et les instruments satellisés (voir comparaison avec des biens similaires), il a su conserver une activité scientifique importante au sein des nouveaux réseaux internationaux de recherche qu’il a contribué à faire naître. Son existence scientifique renouvelée est un témoignage non seulement de son authenticité fonctionnelle mais une exigence de sa conservation matérielle.

Dès la fin du XIXe siècle et durant une grande partie du XXe siècle, les sommets de haute montagne furent, dans les régions les plus favorables, des lieux insurpassables d’observations astronomiques dans les domaines des ondes visibles, infra-rouges, millimétriques et submillimétriques ou encore d’étude des rayons cosmiques, d’évolution de la composition de l’atmosphère en altitude, etc. Comme en témoigne au premier rang le Pic-du-Midi, de telles « Fenêtres sur l’Univers » ont permis des observations décisives pour une transformation fondamentale de la connaissance scientifique et la compréhension du cosmos.

L’observatoire scientifique Pic-du-Midi connut alors une succession d’apogées scientifiques dans différents domaines : connaissance de l’atmosphère et climatologie, botanique des milieux d’altitude, physique du globe, observation du soleil, photographie stellaire et carte du ciel, planétologie, rayons cosmiques et physique des particules, etc. L’Observatoire Pic-du-Midi s’illustra dans ces différents domaines, y jouant souvent un rôle pionnier par ses innovations technologiques et scientifiques ainsi que par son rôle international précoce.

Les plus anciens et les plus significatifs des observatoires et stations de haute montagne, à l’exemple du Pic-du-Midi, sont des témoins caractéristiques d’un effort humain scientifique et technologique exceptionnel ; ils apportent en outre les preuves d’une période spécifique d’innovations et de découvertes dans le domaine des sciences. Le Pic-du-Midi constitue également un témoignage unique de la quête pacifique pour une implantation humaine dans des conditions physiques et climatiques particulièrement sévères, pour un usage scientifique temporaire puis permanent, à des fins de connaissance désintéressée. Il forme un paysage iconique de ces efforts et de ces valeurs humaines, par la permanence de ses installations d’altitude et leur libre accès qui permet en retour une vue panoramique inoubliable de l’ensemble de la chaîne des Pyrénées centrales.

La « Fenêtre sur l’Univers », ainsi ouverte depuis près d’un siècle et demi par le Pic-du-Midi, en raison des qualités de son ciel, est complétée par son statut de Réserve de ciel nocturne (IDA Dark Sky Reserve). La qualité du ciel nocturne du site constitue un attribut naturel bien préservé, par une réglementation contraignante, des pollutions d’éclairage artificiel dans le contexte d’un observatoire toujours en activité. Cette réserve de ciel nocturne figure parmi les plus anciennes et les plus vastes d’Europe.

Les observatoires pionniers de haute montagne, et plus particulièrement le Pic-du-Midi, ont permis d’améliorer très significativement nos connaissances scientifiques et nos conceptions cosmologiques depuis la fin du XIXe siècle. Au-delà, le Pic-du-Midi a continué à œuvrer en demeurant un lieu actif et emblématique d’une science vivante. Celle-ci a notamment évolué d’un rôle pionnier vers une intégration dans de grands programmes internationaux, en sachant y trouver sa place, également vers des activités de formation, de vulgarisation et de tourisme, comme le montre son centre d’interprétation et de muséographie scientifique.

La candidature proposée du Pic-du-Midi présente un observatoire de haute montagne pionnier, exceptionnellement bien conservé par le renouvellement permanent de son activité scientifique et un paysage culturel remarquable, vivant et évolutif, icône d’une œuvre conjuguée de l’homme et de la nature en haute montagne. Il offre un témoignage exceptionnel d’un épisode de plus d’un siècle du développement des sciences fondamentales et des pratiques instrumentales associées, dans les conditions extrêmes de la haute montagne. Il offre un symbole permanent des progrès remarquables des connaissances scientifiques du climat, de la Terre et de l’Univers, astronomiques et cosmologiques depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1960-1970. Il apporte un exemple tangible d’une des meilleures places pour établir une « Fenêtre sur l’Univers ». Il offre un ensemble de témoignages sur la naissance et le développement de coopérations internationales remarquables qui aboutirent aux grands programmes internationaux des années 1960-70.

Critère (ii) : Durant la majeure partie du XXe siècle, la qualité et la stabilité de l’atmosphère de son site de haute montagne permet de réaliser au Pic-du-Midi des observations astronomiques novatrices dans les longueurs d’ondes visible et infrarouge, ainsi qu’en astrophysique des particules (rayons cosmiques). Ces observations en altitude et les résultats qu’elles permettent alors de partager avec la communauté scientifique internationale furent essentiels dans l’avancée du savoir humain en astronomie et en astrophysique, ainsi que dans la connaissance scientifique de l’univers. Ces découvertes ont généré de nouvelles connaissances sur le soleil et le système solaire, les différents types d’étoiles, les galaxies et l’univers ; elles sont à la base de nouveaux concepts qui ont révolutionné notre connaissance du monde matériel et de nos conceptions du cosmos : de l’origine du système solaire à celle de l’univers, des phénomènes ultra énergétiques de l’univers relativiste. Le Pic-du-Midi témoigne de manière exceptionnelle de l’évolution des connaissances cosmologiques et de l’influence de ses résultats sur la communauté scientifique internationale. Ses avancées instrumentales ont également été pionnières et elles se sont rapidement diffusées comme pour le coronographe et les études solaires, pour la photographie stellaire et pour l’étude des rayons cosmiques. Le Pic-du-Midi figure ainsi parmi les stations scientifiques qui ont contribué de la manière la plus régulière et la plus ancienne aux sciences de l’atmosphère et à la pratique de l’astronomie moderne en altitude dans le monde occidental, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, où il est toujours un observatoire professionnel actif engagé dans d’importants programmes de recherche. Au cours de cette période, le Pic-du-Midi est devenu une icône populaire de la pratique de la science moderne au sein des observatoires de haute montagne. C’est un des lieux pionniers les plus remarquables du développement de la connaissance scientifique au profit de tous, en relation directe avec les paysages de la haute montagne.

Critère (iii) : Le Pic-du-Midi témoigne de la naissance et du développement d’une tradition scientifique d’usage pacifique de la montagne. Il montre les efforts humains pour accéder aux meilleurs sites pour l’étude de la montagne, la connaissance de l’atmosphère en altitude et l’observation du ciel. Les données atmosphériques recueillies sur la longue durée montrent précocement des évolutions qui conduiront à la compréhension du phénomène de réchauffement climatique d’origine anthropique. Le jardin d’altitude associé au Pic-du-Midi participe à la connaissance de la biodiversité en altitude.

Le Pic-du-Midi est le représentant le plus ancien des observatoires de haute montagne inaccessibles par un chemin carrossable. Il s’est pour cela appuyé sur une communauté locale de muletiers et de montagnards particulièrement vivante. Il est en usage scientifique ininterrompu depuis sa création.

Le Pic-du-Midi témoigne également d’une tradition touristique associée au projet scientifique et aux qualités exceptionnelles du panorama comme du ciel nocturne, depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui. C’est un lieu de référence et un symbole en Europe, au XXIe siècle, pour la culture scientifique et astronomique populaire, la connaissance du ciel et le développement de l’astronomie amateur en lien direct tant avec un environnement naturel et un ciel exceptionnel qu’avec les professionnels chercheurs via des programmes d’observations partagés. C’est un symbole majeur d’une tradition scientifique vivante et populaire.

Critère (iv) : Les installations du site du pic du Midi témoignent d’une succession régulière de phases de développement scientifique et d’un usage jamais interrompu depuis près d’un siècle et demi. L’ensemble a toujours constitué un tout homogène bien identifiable, tant scientifiquement que visuellement. En termes patrimoniaux, l’histoire du site, ses témoignages comme son visuel panoramique s’identifient à une succession d’états de références, dont chacun caractérise une époque et ses programmes scientifiques. L’ensemble des éléments matériels ainsi conservés apporte un témoignage exceptionnel et probablement unique de la succession des étapes d’occupation du sommet et du renouvellement des équipements à des fins scientifiques, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui.

Depuis son origine, l’observatoire Pic-du-Midi forme une construction sommitale particulièrement reconnaissable et identifiable de très loin, depuis les piémonts pyrénéens et la grande plaine du sud-ouest français. C’est un repère visuel et une image populaire de la présence de l’homme en montagne. Dans son contexte environnemental de la chaîne centrale des Pyrénées, visible sur près de 300 km par temps clair, et de sa réserve de ciel étoilé d’une qualité exceptionnelle reconnue à l’échelle internationale, le Pic-du-Midi forme un paysage culturel emblématique de la relation de l’homme à la haute montagne et à son environnement céleste.

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité

L’histoire du Pic-du-Midi est emblématique d’un site scientifique complexe, ancien et toujours en usage. Il est en outre construit sur un espace d’altitude contraint car situé sur un sommet réduit et difficile d’accès. Afin d’effectuer les mises à jour de ses outils scientifiques nécessaires à ses programmes successifs d’études et de recherches, les installations scientifiques et d’accueil n’ont cessé d’évoluer et de se transformer au fil d’une histoire de près d’un siècle et demi. Le patrimoine du site sommital n’est pas défini par un état de référence unique, à caractère stylistique ou architectural, permettant de définir assez simplement son intégrité et son authenticité, comme c’est en général le cas des patrimoines bâtis classiques. Il est défini comme un site qui a connu une succession d’extensions et de renouvellements in situ, depuis les premières constructions de la fin du XIXe siècle, jusqu’aux projets contemporains. Ce renouvellement permanent et régulier de ses fonctions scientifiques est l’un des fondements mêmes de sa valeur exceptionnelle. Il a été, à plusieurs moments de son histoire, un lieu majeur de l’avancement des sciences, adaptant ses équipements parfois de manière très novatrice pour faire évoluer la connaissance dans les domaines des sciences de l’atmosphère, de l’astronomie, de la science des particules fondamentales, ainsi que des techniques instrumentales ou encore de la coopération scientifique internationale. Ses significations patrimoniales matérielles et immatérielles sont intrinsèquement liées à ses capacités d’évolution technologique et de renouvellement de ses équipements bâtis. Sa valeur n’est pas liée directement à l’histoire de l’architecture et de ses styles ; il n’illustre pas, ou de manière seconde, un état donné d’un art de bâtir, comme par exemple celui de la fortification militaire médiévale ou de l’urbanisme baroque européen. Sa valeur est intrinsèquement liée à sa capacité à se modifier et à maîtriser ses états constructifs successifs au service du renouvellement permanent de la connaissance scientifique et de ses paradigmes.

L’intégrité de composition du site Pic-du-Midi s’exprime par la présence de représentants matériels significatifs des six états principaux de références identifiés au cours de son histoire. Ceux-ci sont convenablement documentés et illustrés. Ils sont représentés par des attributs de dimensions significatives, même lorsqu’ils sont intégrés dans d’autres structures plus tardives. Le site Pic-du-Midi possède tous les éléments nécessaires pour restituer son histoire scientifique et technique avec précision et rigueur, lui permettant d’exprimer sa valeur exceptionnelle de manière crédible et compréhensible. Le caractère intact du site scientifique du pic du Midi s’exprime par la permanence de structures scientifiques et technologiques fonctionnelles tout au long de son histoire et jusqu’à aujourd’hui. C’est fondamentalement un site vivant et en activité régulière. Le Pic-du-Midi et son environnement naturel forment un paysage essentiellement évolutif, à caractère vivant par son activité scientifique et d’accueil des publics. La silhouette du pic a changé au cours de son histoire, en fonction de ses installations sommitales, mais il a toujours été considéré comme une icône de la relation pacifique de l’homme à la haute montagne. Son environnement naturel est conservé de manière intacte par son classement ancien comme site naturel protégé.

L’excellente documentation littéraire et iconographique de l’histoire du Pic-du-Midi permet de dater les éléments de construction présents et les instruments scientifiques encore en place ou conservés sur le site de manière très sûre. Les différentes formes et conceptions architecturales développées au cours des six états de références successifs, résultants de l’analyse de l’histoire scientifique et logistique du site, peuvent être reconstituées avec une grande précision volumétrique et une très bonne certitude historique. Tous les états de référence sont documentés par des témoignages matériels résiduels ou potentiellement archéologiques pour les éléments bâtis les plus anciens (le blockhaus initial est partiellement recouvert par de nouveaux bâtiments). Sur le plan des constructions, il y a tout d’abord un nombre relativement notable d’édifices qui n’ont pas ou très peu été modifiés, et que l’on peut considérer comme authentiques sans restriction notable. L’ensemble des coupoles, formant un élément bien visible d’identification de la silhouette paysagère, ainsi que le pylône de télédiffusion ont été parfaitement conservés. Les matériaux et les surfaces d’origine sont bien reconnaissables. L’entretien très exigeant du bâti en haute altitude a toutefois pu altérer certaines apparences ou entraîner des choix de restauration alternatifs. La permanence de l’usage scientifique et technique du pic du Midi, hiver comme été, jusqu’à aujourd’hui et avec des garanties sur la poursuite des activités scientifiques de la part de l’Université de Toulouse III Paul Sabatier, du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), de Météo France, du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES), tutelles de l’observatoire des sciences de l’univers, est la meilleure garantie de conservation durable de ce site dans sa fonction scientifique originelle. Comme le montre l’analyse comparative, sur une telle durée, c’est un exemple quasiment unique au monde d’un tel renouvellement permanent dans la longévité de son usage, formant une véritable signature de l’authenticité du site et de son paysage vivant évolutif. L’authenticité réside sur ce point dans l’établissement et le développement d’une tradition scientifique et sociale, en différentes étapes et avec différentes significations. D’une manière chronologique, nous pouvons pointer les faits suivants : sur le plan des valeurs immatérielles et de leur authenticité, le Pic-du-Midi établit une tradition d’hivernage en altitude à des fins d’observations scientifiques, climatiques puis astronomiques, plus tard de physique des particules. Le site offre à ce niveau-là deux caractéristiques qui participent à son authenticité et à son rôle de marqueur d’identité régionale : en premier, l’altitude, de difficulté certaine à vaincre mais dans des conditions relativement acceptables en dehors du plein hiver ; en second, la qualité du ciel nocturne qui, elle, emporta définitivement l’adhésion des astronomes. La difficulté de l'hivernage est bien réelle, et elle justifie les constructions pérennes, l’organisation de l’approvisionnement du sommet et, pour cela, la constitution d’une véritable communauté de porteurs, de muletiers, de maçons locaux au service du projet scientifique. Des populations issues des communautés villageoises des environs se sont durablement consacrées à ces transports et à ces travaux, en ont vécu et les ont rendus possibles. Une véritable structure sociale s’établit autour de la vie matérielle du pic, sur ce point œuvre collective et résultat d’une tradition locale de la vie en montagne.

Comparaison avec d’autres biens similaires

Il y a à ce jour un certain nombre de biens inscrits sur la Liste du patrimoine mondial ou sur les listes indicatives nationales qui prennent en considération les relations d’observation du ciel établies par l’homme. Ce mouvement a été renforcé et structuré par l’initiative de l’UNESCO et de l’Union astronomique internationale (UAI) en faveur de l’astronomie dans le cours des années 2000, et par les Etudes thématiques d’ICOMOS qui en ont résulté sur le patrimoine de l’astronomie et de l’archéo-astronomie.

Deux biens caractéristiques de l’archéo-astronomie ont été récemment inscrits sur la Liste du patrimoine mondial : le paysage culturel de Risco Caïdo (Canaries, Espagne) et le site archéo-astronomique de Chanquillo (Pérou). Ils montrent tous deux l’usage de la montagne à des fins d’observations astronomiques par des peuples autochtones anciens. Quinze autres sites archéo-astronomiques sur la Liste du patrimoine mondial ou sur les listes indicatives nationales montrent l’importance des observations célestes dans différentes civilisations, époques et régions du monde (Egypte pharaonique, Mexique et Mésoamérique précolombiens, façade atlantique européenne à l’époque mégalithique). 

L’étude thématique pointe également la présence de sites d’observations astronomiques au sein d’ensemble plus complexes, urbains ou de groupement de temples. Là encore, toutes les époques historiques peuvent être concernées, dans toutes les parties du monde : Asie centrale (Samarcande), Perse, Inde moghole (Jantar mantars de Jaipur et de Delhi), Chine ancienne (Dengfeng). La science moderne occidentale apparaît comme le maillon récent, particulièrement dynamique, de ce mouvement culturel universel qui plonge ses racines dans la nuit des temps : Royaume-Uni (Maritime Greenwich, Jodrell Bank), Europe orientale (Arc géodésique de Struve, sur dix pays), Espagne (Paseo del Prado à Madrid). Ces exemples peuvent être complétés de quelques sites comportant des valeurs astronomiques associées à d’autres valeurs, dans sept ou huit cas qui complètent les précédents, en particulier l’observatoire d’altitude du Sphinx dans le bien naturel de la Jungfrau-Aletsch (Alpes suisses). Trois ou quatre observatoires modernes sont aujourd’hui sur les Listes indicatives nationales, mais en situation urbaine ou périurbaine, sans caractéristiques géographiques particulières.

La comparaison se poursuit par l’analyse de la relation de l’homme à la haute montagne, dans le cadre de la culture européenne moderne. L’idée mise en avant est le renouvellement complet du regard humain sur la haute montagne par le projet scientifique qui conduit à une approche pacifique de sa conquête, à des fins de connaissances rapidement jumelée aux voyages d’amateurs puis de touristes appréciant ses paysages, son ciel nocturne. Les efforts militaires de conquête de la haute montagne, notamment dans les Alpes, sont également évoqués, mais comme donnée régionale, sans approche de candidature au patrimoine mondial.

En Europe occidentale et en Amérique du Nord, la construction d’observatoires de montagne puis de haute montagne, et plus largement de stations scientifiques en altitude, débuta par un nombre très limité d’exemples, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Toutefois, la construction d’observatoires de montagne et de haute montagne ne se systématisa que bien plus tard, à partir des années 1960. Les premiers efforts de présence permanente dans la montagne à caractère scientifique sont effectués pour la météorologie et l’observation de l’atmosphère, notamment dans les Alpes et aux Etats-Unis. Les toutes premières stations permanentes apparaissent dans les années 1860-1870, à des altitudes intermédiaires. C’est par exemple le cas de la station météorologique du Puy-de-Dôme (à 1468 m d’altitude, à partir de 1870) en France ; un site déjà connu pour les expériences de Pascal sur la pression atmosphérique en altitude au XVIIe siècle, et situé au sein du bien naturel Haut lieu tectonique Chaîne des Puys – Faille de Limagne, mais sans être mentionné comme attribut. Les cols alpins offrent également dans quelques cas leurs hôtelleries pour accueillir des scientifiques et leurs instruments (cols du Grand et du Petit Saint-Bernard). Les observatoires de haute montagne dédiés à l’astronomie apparaissent quelques années après, à la fin du XIXe siècle, et la période pionnière de ce type de construction d’altitude est considérée comme allant jusqu’au milieu du XXe siècle. Les principaux sites évoqués pour illustrer cette période sont, en France : le refuge Vallot et l’observatoire Janssen du mont Blanc (à partir de 1890). Le refuge, partagé avec les guides de haute montagne et leurs clients a été reconstruit à plusieurs reprises et n’offre pas de particularité paysagère autre que celle d’un refuge d’altitude ; l’observatoire au sommet du mont Blanc a rapidement été désagrégé et englouti par les conditions météorologiques du sommet (4807 m). Aux Etats-Unis, il s’agit des observatoires californiens, dotés d’une clarté du ciel d’altitude exceptionnelle dont le plus ancien est celui de Lick (à partir de 1876). C’est un observatoire de moyenne montagne (1283 m), toujours en activité. Il représente une installation pionnière de magnitude scientifique comparable au Pic-du-Midi, mais bénéficiant depuis son origine d’un accès routier en raison d’un relief bien moins escarpé et de conditions d’hivernage bien moins sévères. L’observatoire de Lowell (2210 m, à partir de 1894) est situé en Arizona ; il connaît un développement remarquable au cours du XXe siècle ; son histoire est similaire à celle du Pic-du-Midi, avec plusieurs étapes de renouvellement de ses matériels et programmes scientifiques, jusqu’à aujourd’hui. Il a conservé plusieurs de ses installations originelles et bénéficie d’un accès routier depuis ses origines. L’observatoire du mont Wilson est en Californie (1742 m, à partir de 1889) ; il fait également partie des observatoires pionniers d’altitude ; mais il faut signaler son abandon durant une quinzaine d’années, à la fin du XIXe siècle et au début du suivant, en raison de conditions d’hivernage jugée trop difficiles malgré la présence d’un chemin d’accès, transformé en route dans les années 1930. Il est aujourd’hui soumis à la pollution lumineuse nocturne de la plaine de Los Angeles, en contrebas, et il a abandonné tout programme scientifique autre que pédagogique et culturel. Le mont Palomar, plus tardif (1712 m, à partir de 1936) complète la série des observatoires pionniers de montagne situés aux Etats-Unis. Il est également relié à la vallée par une route carrossable et demeure surtout célèbre pour avoir abrité le télescope Hale, de plus de 5 m de diamètre, un record mondial spectaculaire. Un autre pays, la Suisse, a réalisé un effort notable en matière de science d’observation en haute montagne, avec l’équipement du Sphinx (3571 m, à partir de 1937), principalement dédié à l’observation des rayons cosmiques. Cet équipement, parmi les plus spectaculaires de haute altitude, offre d’importantes similitudes avec le Pic-du-Midi, mais plus récent et moins diversifié dans ses activités scientifiques ; il a pu bénéficier de la ligne ferroviaire souterraine de la Jungfrau installée en 1912 pour des raisons touristiques. Un autre exemple de cette génération, le plus tardif des efforts nationaux d’usage de la haute montagne pour l’astronomie, est l’observatoire de Skalnaté Pleso et Lomnický Štít, en Slovaquie (1786 m, à partir de 1943).

L’apparition des grandes institutions scientifiques internationales et l’évolution rapide des technologies ont décuplé les moyens d’équipement à compter des années 1960 : les grands accélérateurs du CERN à la frontière franco-suisse et leurs équivalents américains pour l’étude des particules fondamentales en lieu et place des rayons cosmiques ; les sites astronomiques récents de haute altitude des grands programmes internationaux de Hawaï (Etats-Unis), des Canaries (Espagne, Europe) et du Chili (Chili, Etats-Unis, Europe) ; enfin, dans les années 1990, l’apparition du premier télescope du domaine visible mis en orbite, le télescope spatial Hubble. Il s’agit du développement de l’astronomie et des sciences fondamentales de l’univers dans la période contemporaine, pour lesquels les observatoires de haute montagne historiques continuent à jouer un rôle, parfois important comme le Pic-du-Midi, Lick ou le Sphinx.