Domaine de Fontainebleau : château, jardins, parc et forêt

France
Date de soumission : 25/11/2020
Critères: (ii)(iv)(vi)
Catégorie : Culturel
Soumis par :
Délégation permanente de la France auprès de l'UNESCO
Coordonnées N48 24 7 E2 41 53
Ref.: 6493

Description

Le « Domaine de Fontainebleau : château, jardins, parc et forêt », paysage culturel évolutif et vivant, est proposé pour inscription en extension du bien « palais et parc de Fontainebleau » inscrit sur la Liste du patrimoine mondial en 1981. Il se compose d’une résidence de chasse utilisée par les rois de France dès le XIIème siècle, de jardins, de pièces d’eau et d’un vaste parc entourant la demeure royale, ainsi que d’une grande forêt.

A Fontainebleau, le château est pensé pour mettre en scène le pouvoir des souverains par la chasse et les arts. Le domaine royal se structure au fil des siècles comme une destination privilégiée du pouvoir originellement dédiée à la chasse autour d’une résidence qui développa l’ampleur de ses bâtiments pour accueillir des hôtes prestigieux de plus en plus nombreux. La démonstration de force par l’architecture du complexe bâtimentaire sédimentant la trace de toutes les époques et la symbolique de la chasse est mise en scène par un raffinement décoratif qui place la résidence parmi les plus prestigieuses d’Europe.

Le premier bâtiment a été construit autour du donjon initial entre 1528 et 1540 sous la direction de Gilles Le Breton, l’architecte de la cour Ovale dans la partie orientale du château. De 1533 à 1540, Rosso travailla sur le décor peint et les stucs de la galerie François Ier, et réalisa un ambitieux programme iconographique dans lequel les thèmes de l’illustration de la monarchie étaient véhiculés par les fables et les mythes du monde gréco-romain. Francesco Primaticcio, « Le Primatice », moula les plus célèbres bronzes de la Rome antique pour le décor. Il consacra la phase la plus féconde de sa carrière à Fontainebleau où il travailla aux fresques de la salle de bal, à la chambre de la duchesse d’Étampes et à la galerie d’Ulysse. Nicolo dell’Abbate collabora avec lui. Rosso et Primatice fondèrent ici la première Ecole de Fontainebleau dont le maniérisme « bellifontain » essaima en Europe. Fontainebleau est associé au souvenir d’autres artistes : Scibec de Carpi réalisa les lambris de la galerie François Ier et de la salle de bal, un Hercule de Michel-Ange se dressait dans la cour de la Fontaine ; Benvenuto Cellini conçut sa nymphe de Fontainebleau pour la porte Dorée ; Serlio dessina les plans de différentes parties du palais, et conçut l’entrée de la fontaine Belle-Eau avec sa grotte rustique reposant sur des télamons.

Ce contact avec des architectes, peintres et sculpteurs italiens poussa les artistes français à transformer leur propre pratique. Si Gilles Le Breton, au début des travaux, paraît avoir échappé à leur influence, Fontainebleau fut une révélation pour Philibert de l’Orme, puis pour Androuet du Cerceau. La leçon des peintres italiens inspira encore une autre génération d’artistes, celle de la seconde Ecole de Fontainebleau, avec Toussaint Dubreuilh, Ambroise Dubois et Martin Fréminet. Le besoin d’agrandir et de décorer cet immense palais créa les conditions de l’existence d’un milieu artistique actif dans le courant du XVIIème siècle. Les artistes italiens appelés par le roi, peintres, sculpteurs et architectes, ont orienté de façon décisive et durable l’art de la Renaissance française, à laquelle ils ont donné ses plus précieux et prestigieux modèles.

Cette mise en scène est complétée à travers un autre volet des arts décoratifs qui consacrent de manière omniprésente le lien du château avec son écrin forestier d’une part, et en particulier une iconographie prolifique de la vénerie qui consacre un domaine de chasse incarnant l’ambition du pouvoir monarchique à maîtriser la nature selon un spectacle orchestré par la volonté des souverains chasseurs et qui scénarise un itinéraire symbolique d’exception destiné à séduire les hôtes conviés sur le domaine. Les décorations des différentes époques relatives à la vénerie d’une part et à la nature de manière plus générale d’autre part se répartissent en différents espaces du château : la galerie des Cerfs avec ses cartes et plans montrant en vue cavalière les grands domaines de chasse dont Fontainebleau, la galerie François Ier, la salle de bal, la salon François Ier, le salon Louis XIII, les appartements du pape, la galerie des assiettes, la galerie des fastes, ainsi que l’appartement des chasses.

Les jardins et le parc, espaces de loisirs et de transition entre le complexe royal et son écrin forestier, ont également connu des transformations importantes au fil des siècles. Leur aménagement s’inspira au XVIème siècle de l’art maniériste des jardins secrets (giardino segreto) et des « fabriques » de la Renaissance italienne, la Grotte des Pins à l’Ouest, dessinée par Primatice, en constituant le vestige prestigieux, en sa qualité de première grotte artificielle édifiée en France et dont le modèle rencontra un grand succès dans le pays. Le système hydraulique des jardins s’appuie sur le potentiel topographique du domaine : le ru de Changis et son talweg, l’étang aux Carpes et la digue de la chaussée de l’étang, lesquels conditionnèrent l’implantation initiale du château et l’évolution paysagère du domaine sur huit siècles. Son développement s’appuya sur le captage des eaux de vingt sources, dont la Fontaine Belle-Eau qui donne son nom au domaine. Avec l’intervention de la dynastie italienne des fontainiers Francini au début du XVIIème siècle, le site s’affirma comme lieu d’innovation hydraulique, tant en matière de gestion des eaux phréatiques qu’en régulation des débits nécessaires à leur acheminement pour leur mise en spectacle, par le développement d’un vocabulaire large et complet : aqueducs, fontaines, bassins, miroir et grand canal, le premier aménagé dans un domaine royal en France. À l’Est, le Grand Jardin, composé à l’origine d’une série de parterres de fleurs carrés séparés par un canal avant de gagner sa physionomie actuelle de plus grand parterre d’Europe, ouvert sur la perspective du canal et le parc aux ambiances forestières et cynégétiques aménagés par Claude, André et Jacques Mollet, jardiniers du Roi au début du XVIIème siècle, fut redessiné par Le Nôtre qui connecta les jardins à l’environnement par un jeu de perspectives paysagères classiques à la française qui structure, encore aujourd’hui, l’intégration du complexe à son écrin naturel.

La forêt, lieu de villégiature cynégétique fréquenté pendant huit siècles par les souverains, conditionne dès l’origine l’émergence et la longévité de la destination. Les aménagements pour la chasse constituent la matrice paysagère de la forêt, comme objet de représentation politique. Un puissant réseau géométrique d’allées cavalières de 1100 km linéaires et de 125 carrefours en étoile de quatre branches et plus, des croix et des obélisques ainsi qu’une route ronde séparant l’espace forestier en portions également accessibles constituent un témoignage intègre de la volonté de l’Ancien Régime de susciter un regard unificateur pour signifier l’empreinte des souverains sur la nature et leur contrôle de l’espace. Les paysages ouverts des landes et des pelouses témoignent de l’activité agropastorale consentie à titre de droit d’usage aux riverains de la forêt en dédommagement des préjudices occasionnés dans les cultures par le gibier. Ils marquent au plan paysager l’émergence en France dès le Moyen Age d’une conception « modernisée » du pouvoir monarchique par lequel le souverain envisage désormais sa relation au peuple à travers droits et devoirs.

Au-delà de la chasse, le paysage forestier résulte de la diversité des usages du domaine, dont l’exploitation s’inscrivit dans la vision mécaniste de la nature comme ressource, une conception véhiculée par l’Humanisme et les Lumières du XVIIIème siècle. Le couvert forestier actuel, doublant celui du XVIIème siècle, et obtenu par d’importantes plantations intensifiées au XIXème siècle (pins), traduit cette conception de la nature qui précéda celle des romantiques. Un réseau d’allées forestières en damier caractérise la fonction sylvicole de prélèvement du bois de cette période. Les fronts de taille, les sentiers pavés et les monticules d’écales témoignent quant à eux de l’extraction du grès qui fut croissante jusqu’au XIXème siècle. La mosaïque paysagère, résultant de la combinaison des qualités naturelles du domaine et de ses usages, confère au domaine un rôle de forêt laboratoire ayant suscité des recherches scientifiques majeures et celui d’atelier grandeur nature, notamment autour de l’œuvre prolifique des peintres de Barbizon (2000 œuvres sur le motif bellifontain exposées au Salon de Paris en un siècle) qui véhicule l’esthétique romantique de la forêt, relayée par des écrivains de renom international, les pionniers de la photographie et encore les débuts du cinématographe d’extérieur. Influencée par le courant anglo-saxon où l’attitude esthétisante et contemplative devint la norme pour visiter les milieux naturels, la forêt de Fontainebleau hybrida au XIXème siècle son modèle paysager humaniste par la mise en scène de ses cantons pittoresques où l’adjonction des premiers sentiers balisés au monde (marques bleues, toponymie, arbres remarquables) parsemés d’aménagements (passages, belvédères, abris, grottes, fontaines, tour, stèles) transfigura le paysage bellifontain en monument vert. La préservation de ces cantons se lit encore aujourd’hui dans le paysage au travers des séries artistiques, devenues réserves biologiques intégrales.

Justification de la Valeur Universelle Exceptionnelle

Utilisée par les rois de France dès le XIIème siècle, la résidence de chasse de Fontainebleau, entourée de jardins, de pièces d’eau et d’un vaste parc, située au cœur d’une grande forêt d’Île-de-France, fut transformée, agrandie et embellie au XVIème siècle par François Ier qui voulait en faire une « nouvelle Rome ». Le château, inspiré de modèles italiens, fut un lieu de rencontre entre l’art de la Renaissance et les traditions françaises. Les destins de l’Europe se sont souvent scellés dans ses murs. Quant à la forêt, d’un lieu de chasse fréquenté pendant huit siècles par les rois, elle fut le berceau, au XIXème siècle, sous l’impulsion des peintres de Barbizon, des écrivains romantiques, des scientifiques et des randonneurs, de la réglementation sur le paysage et la protection de la nature, puis au siècle suivant, celui de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature.

Le domaine manifeste la singularité de la résidence royale à travers le principe scénarisé d’un système château - forêt, développé à partir de la fonction cynégétique du site. Confondus sous le même nom, liés dans le temps comme dans l’espace, au point que leurs limites communes se sont agrégées à travers les âges, le château, associé à ses jardins et son parc, ainsi que la forêt sont indissociables. En osmose avec ses qualités naturelles, le domaine s’est développé siècle après siècle par une mise en relation harmonieuse et progressive de ses trois composantes étroitement imbriquées comme structure d’un paysage façonné par le pouvoir et pour la diffusion d’un prestige polymorphe, politique, artistique et architectural, mais également technologique, paysager et spatial.

La position du Domaine de Fontainebleau sur la route de l’Italie, au carrefour des grandes régions historiques françaises du Val de Loire, de la Bourgogne, de la Champagne et de l’Île-de-France, ainsi que sa proximité avec les capitales parisienne et ligérienne, conditionnèrent durant huit siècles l’aménagement d’un domaine et le rayonnement d’un territoire emblématique de la relation Homme-Nature à la croisée de l’histoire de l’art, des sciences, des paysages, du tourisme et de la protection de la nature. Il constitue à compter du XXème siècle, au travers de son statut singulier de poumon vert de l’Île-de- France, un symbole universel d’une nouvelle conception de la nature conciliant sur un même territoire les pouvoirs évocateurs de la nature sanctuarisée et de la forêt démocratisée. La combinaison de ses patrimoines écologique, culturel et esthétique lui confère une réputation mondiale de « réserve de l’imaginaire », et de mémoire culturelle propice aux légendes constamment traversée par les débats de société portant sur la relation Homme-Nature qui en font la forêt de toutes les passions. Fort de son histoire, il incarne le défi universel des civilisations technologiques à dépasser le paradigme opposant pressions humaine et culturelle pour respecter la biosphère.

Critère (ii) : L’architecture et le décor du château de Fontainebleau ont exercé une influence considérable sur l’évolution des arts en France et en Europe. Les artistes italiens appelés par le roi, peintres, sculpteurs et architectes, ont orienté de façon décisive et durable l’art de la Renaissance française, à laquelle ils ont donné ses plus précieux et prestigieux modèles. Notamment, le décor maniériste du château de Fontainebleau s’est développé au XVIème siècle à partir du règne de François Ier. Il se caractérise par les deux Ecoles de Fontainebleau lui valant la qualification de « Nouvelle Rome », référence du maniérisme européen, comme lieu de formation des artistes européens et de diffusion de ses modèles par la gravure et la tapisserie. L’aménagement des jardins s’inspire de l’art de la Renaissance des jardins italiens. Il fait une large place à l’eau. Le dispositif hydraulique, exploitant les particularités topographiques du lieu, s’est développé progressivement à partir de François Ier grâce à une succession d’innovations et de perfectionnements apportés par des ingénieurs-hydrauliciens, notamment la dynastie italienne des Francini à partir du début du XVIIème siècle. Il préfigure par son ambition et les moyens mis en œuvre, l’aménagement des grandes réalisations en matière de jeux d’eau dans les domaines royaux de France et d’Europe. Fontainebleau constitue le domaine royal témoin de la genèse du jardin classique à la Française dont les modèles du début du XVIIème siècle sont magnifiés par André Le Nôtre avec l’ouverture des compositions sur le paysage forestier environnant, et les effets de perspective à des échelles inédites, diffusés et reproduits dans les plus grandes Cours d’Europe. La présence continue des souverains en villégiature durant huit siècles et l’influence des Lumières au XVIIIème siècle favorisent une forte évolution du rapport Homme-Nature sur le domaine. Elles conditionnent une mise en réserve singulière de la forêt au point d’y susciter au XIXème siècle une mise en scène du paysage forestier lui valant l’appellation de forêt-monument. Le premier est la mise en œuvre des premières mesures réglementaires de protection des paysages, plaçant Fontainebleau au rang de forêt pionnière dans l’histoire mondiale de la protection de l’environnement. Le deuxième est l‘invention d’un tourisme moderne avec la création des premiers sentiers balisés au monde conférant à la forêt de Fontainebleau une place emblématique dans l’histoire du tourisme puis du loisir.

Critère (iv) : Le Domaine est un lieu d’agrément et de représentation d’une longévité exceptionnelle et unique en Europe. Son système paysager s’organise autour de cinq polarités principales. La première est celle de l’harmonie des règnes hydrique, minéral et végétal. La seconde se constitue autour de l’aménagement d’un château à l’architecture spécifique et évolutive, ouverte sur le paysage et associée à un jardin. La troisième se réfère aux aménagements dans le parc, les jardins et la forêt pour mettre en scène le pouvoir monarchique des souverains selon un modèle absolutiste propre à l’ensemble des Cours royales européennes. La quatrième est celle des paysages modelés par les usages sous l’influence de l’Humanisme moderne et de sa vision mécaniste de la nature, ainsi que celle des Lumières. La dernière s’articule autour des aménagements témoignant à partir du XIXème siècle d’une conception de la nature posthumaniste qui se renouvelle en Europe sous l’influence des peintres et des écrivains à travers de nouveaux courants esthétiques et romantiques dont Fontainebleau constitue un haut lieu. La multifonctionnalité singulière du domaine a conditionné la création du paysage bellifontain. Structuré par la cohabitation régulée d’usages souvent contradictoires, le domaine illustre l’évolution du rôle de l’Etat appelé à garantir un équilibre entre nature et intervention humaine, permettant de concilier les différents enjeux territoriaux. Les paysages témoignent ainsi d’un droit coutumier, puis réglementaire, soumettant les libertés individuelles à la notion naissante d’intérêt général et de bien public à l’échelle du royaume. Ces approches, imbriquées sur les plans économiques et politiques, font de Fontainebleau un laboratoire pour les relations entre le centre et la périphérie, entre l’État central et la localité. Autrefois territoire d’exclusivité juridique du souverain, il devient forêt démocratisée. Le paysage est également la résultante d’une évolution de la gouvernance sur le temps long, fondant les prémices d’une démarche centrée sur la nature bellifontaine, et préfigurant ce qui deviendra le développement soutenable au XXème siècle.

Critère (vi) : Le domaine est associé à des évènements, des idées et des œuvres artistiques et littéraires de valeur universelle exceptionnelle. La révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685, le concordat de 1813 et l’abdication de l’empereur Napoléon Ier en 1814 constituent des évènements d’une importance universelle exceptionnelle qui associent le domaine à l’histoire de l’Europe. Demeure des rois mécènes par excellence, le château rassemble, à compter du règne de François Ier, les collections de tableaux les plus variées, les plus riches et les plus prestigieuses du royaume. Elles constituent aujourd’hui le fleuron du patrimoine national exposé au Louvre ou encore à Versailles. Cette politique artistique d’Etat trouve également son application dans la mise en scène des jardins, conçus pour traduire l’éveil du sentiment national, véhiculer dans l’Europe entière l’idée d’un territoire national stabilisé, et diffuser à travers une iconographie prolifique l’image d’une autorité monarchique associant puissance, mécénat et agrément déclinant un art de vivre « à la française » dont les souverains du vieux continent s’inspireront jusqu’à l’Empire. Domaine des arts par la magnificence de l’architecture et des décorations des bâtiments, et par l’harmonie créée entre celle-ci, l’art des jardins, et son écrin forestier, le Domaine de Fontainebleau constitue une source d’inspiration pour les artistes. Site préhistorique éminent en matière d’art rupestre témoignant de la présence des hommes sur le territoire bien avant les rois, l’écrin forestier devient à compter du XVIIIème siècle, et plus largement encore au XIXème siècle, sous l’influence romantique des peintres et des écrivains, un lieu d’exception artistique, rayonnant à l’international à travers l’Ecole de Barbizon, la troisième Ecole de Fontainebleau, étendue à la photographie et aux débuts du cinéma d’extérieur, dans une forêt révélatrice d’ambiances paysagères de différentes latitudes.

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité

Le bien inclut de manière complète les éléments les plus représentatifs du rôle que joua durant un millénaire la diversité des usages de ce domaine de chasse dans l’histoire politique, des arts, de la protection de la nature ainsi que du tourisme, constitutifs du symbole de la relation Homme-Nature qu’il incarne à l’échelle internationale. La mosaïque architecturale, décorative et paysagère du bien ainsi que la survivance de plusieurs de ses usages traditionnels, attestent de son caractère évolutif et vivant à compter du XVIème siècle. Le château, les jardins et le parc de Fontainebleau furent, jusqu’au XIXème siècle, la résidence des souverains français qui les ont constamment entretenus et enrichis d’apports artistiques. Fontainebleau a conservé la marque de chaque règne et de chaque style depuis François Ier. Le parc du château est conservé dans son emprise historique maximale que l’on doit à Henri IV. L’intégrité du domaine s’illustre par sa volumétrie forestière héritée d’une extension continue de ses surfaces depuis le Moyen Âge et que l’Etat poursuit encore aujourd’hui par l’acquisition des forêts attenantes. Le périmètre proposé, délimité par le chemin de bornage et le réseau des 1050 bornes de Duvaucel, prend en compte l’intégralité de l’unité fonctionnelle constituée par le château et la forêt à l’origine des paysages domaniaux. Il en résulte une proposition d’aire géoculturelle cohérente au sein de laquelle s’est joué l’ensemble des pratiques développées depuis le XIIème siècle (infrastructures de circulation, activités agropastorales, sylviculture, activités militaires, chasse, exploitation du sous-sol et des grès, art, tourisme). La diversité des paysages, la valeur des bois, la géométrie de ses allées de chasse et le nombre remarquable de ses carrefours en étoile, les puits et les mares, le réseau et les aménagements des sentiers Denecourt, ainsi que le patrimoine des arbres remarquables consacrent la valeur esthétique et pittoresque du bien, les usages récréatifs contemporains et le caractère multifonctionnel de l’espace. Ils cohabitent harmonieusement avec les vestiges des activités passées encre visibles et les futaies témoins des réserves d’antan transformées en réserves biologiques. Les principaux attributs et caractéristiques du bien sont visibles dans un bon état de conservation, la diversité des milieux (boisements et les milieux ouverts de pelouses et de landes) préservant le caractère pittoresque et d’inspiration romantique du site. La protection et la valorisation du patrimoine liées aux anciens usages locaux participent également de cette intégrité paysagère (bornes, routes pavées, sites archéologiques, aménagements pour la chasse, vestiges des sites carriers…). La survivance de la vénerie comme tradition vivante conduit à la préservation de ses aménagements comme des équilibres sylvo-cynégétiques. L’évolution des interventions sylvicoles apporte aujourd’hui une réponse satisfaisante à la suppression de certains usages dont le risque était de figer certains paysages en forêt-musée, ou encore la dénaturation de la mosaïque paysagère.

Le domaine constitue le seul exemple de résidence royale secondaire continuellement fréquentée par les souverains pendant huit siècles. Cette continuité s’accompagna de la présence des administrations suivant l’exécutif dans ses déplacements. Il en résulte que le bien, qui fit sur le long terme l’objet de toutes les attentions, est exceptionnellement documenté pour chacune de ses composantes. Constamment entretenu et occupé, le domaine a connu de nombreuses modifications et modernisations bâtimentaires et paysagères qui n’ont pas altéré son authenticité. Elle s’incarne par la préservation des héritages qu’atteste la stratification de l’empreinte des siècles complétant période après période une œuvre collective sédimentée par les souverains bâtisseurs où l’asymétrie du château comme les mosaïques paysagères consacrent le souhait de ces derniers d’inscrire la demeure, à l’instar du pouvoir, dans le temps, que traduit encore aujourd’hui son rayonnement historique à l’échelle européenne. Passant d’’un territoire réservé aux privilèges du souverain à un espace démocratisé au bénéfice de la bourgeoisie d’une part (XIXème) puis à l’avènement du tourisme populaire d’autre part (XXème), la fréquentation du site s’apparente toujours et encore à participer aux valeurs de la modernité et constitue le fruit authentique de l’enrichissement mutuel des patrimoines naturel et culturel, processus porté par la mise en réserve des réserves, artistiques puis biologiques. Véritable produit culturel, la forêt combine la vision des paysages imposée par les artistes et l’évolution du travail des forestiers œuvrant dans le sens d’une « mise en scène esthétisante » perpétuant la « Forêt - Œuvre d’art » qui se doit de ressembler aux tableaux des maîtres plébiscitant la nature pour elle-même. La forêt s’enrichie encore des différents visages successifs pris par adaptation à son contexte sociétal et environnemental. Loin d’être livré aux seules dynamiques naturelles, le maintien des attributs de la forêt de Fontainebleau a ainsi toujours procédé de la volonté des autorités et de ses défenseurs, toutes périodes et toutes formes confondues. Paradoxe d’un site authentique jusque dans sa culture de l’artifice.

Comparaison avec d’autres biens similaires

La démarche d’analyse s’est attelée à comparer un ensemble de 45 sites sélectionnés, hautement représentatifs de la relation entre l’homme et la nature, permettant de considérer des biens à l’échelle d’une aire géoculturelle mondiale. Ainsi, la sélection des biens s’étend-elle en Europe (21), en Amérique du sud (2), en Amérique centrale (1), en Asie (20) ainsi qu’en Afrique (1). La caractérisation des biens comme lieux de pouvoir, constitue la seconde occurrence justifiant la sélection. La notion de pouvoir est prise dans une acception large, qu’elle soit d’ordre royal, impérial, ou aristocratique (politique et/ou financier) ou dans un autre champ d’ordre religieux (spirituel). Elle regroupe des sites qui ont été tantôt des résidences à part entière, tantôt des résidences de villégiature ayant constitué des lieux de représentation ou de symbole d’importance et de rayonnement variables, ou encore des biens où le pouvoir s’est incarné par le biais du mécénat comme expression d’une politique artistique d’Etat. Quatre catégories de comparaison ont été constituées à cet effet : l’ensemble des résidences royales et impériales françaises comme lieux de pouvoir ayant façonné le paysage (6), l’ensemble des autres résidences royales ou impériales européennes comme lieux de pouvoir ayant façonné le paysage (15), l’ensemble des résidences royales ou impériales non européennes comme lieux de pouvoir ayant façonné le paysage (17) et l’ensemble des biens à caractère religieux non européens comme lieux de pouvoir ayant façonné le paysage (7). Enfin, l’analyse s’est attelée à distinguer les biens rassemblant tout ou partie des composantes du Domaine de Fontainebleau (château, jardins et/ou parc, forêt). Cette clef de lecture a permis de recenser dans la sélection 24 biens dotés des 3 composantes. 9 biens inscrits au patrimoine mondial présente leur composante forestière soit en zone tampon, soit jouxtant le domaine dès lors que celui-ci n’est pas inscrit au patrimoine mondial. 5 biens ne présentent pas de composante forestière aujourd’hui, soit du fait qu’elle est séparée des autres s’agissant d’une résidence non inscrite au patrimoine mondial, soit, dans le cas d’un bien figurant sur la liste du patrimoine mondial, qu’elle a disparu avant son inscription du fait de l’étalement urbain ou encore du défrichement, considérant que la composante a conditionné pour partie néanmoins historiquement la forme et/ou l’usage du patrimoine subsistant. Enfin, 8 biens se caractérisent par l’absence totale de composante forestière et 2 par l’absence totale et cumulée des composantes des jardins et/ou parc ainsi que forestière. L’ensemble de ces biens est inscrit pour des valeurs culturelles (mais également dans plusieurs cas naturelles) diversifiées sans jamais cumuler l’ensemble des arguments mobilisés pour justifier la proposition d’inscription du Domaine de Fontainebleau.

Pour chaque critère soulevé dans la proposition d’inscription du domaine, la comparaison a été effectuée par famille d’attributs (valeurs palatiales, relatives aux parcs et jardins et forestières).

L’analyse des biens du point de vue de leur témoignage d’un échange d’influences sur le développement de l’architecture ou de la technologie, des arts monumentaux, de la planification des villes, ou de la création de paysage (critère ii) montre que le Domaine de Fontainebleau se distingue pour son rôle majeur exercé dans les arts de la décoration, là où beaucoup de biens s’illustrent pour leur influence dans le domaine architectural, en particulier de manière associée pour certains à la planification urbaine et pour d’autres encore à l’art paysager global. Parmi les biens qui s’imposent dans le domaine de la décoration, Fontainebleau se singularise pour avoir développé sur son nom un art de la Renaissance à la française inspiré du maniérisme italien, incarné par deux écoles dites de Fontainebleau. Celles-ci ont pour particularité d’avoir essaimé par leur modèle décoratif, la « manière bellifontaine » dans l’Europe entière et sur une période longue (à compter du XVIème et jusqu’au XVIIIème siècle), là où d’autres sites, pourtant prestigieux dans ce domaine, composèrent de manière « mutualisée » des centres artistiques rayonnant à des échelles infra régionales, voire nationales et sur des périodes plus courtes. Enfin, les Ecoles de Fontainebleau, en leur qualité de milieu artistique prolifique, attirèrent sur une période longue de nombreux artistes étrangers qui vinrent se former sur site dans une véritable recherche de filiation, là où d’autres biens jouèrent un rôle formateur plus ponctuel.

A Fontainebleau, le vestige du jardin à l’italienne de François Ier, la Grotte des Pins, constitue une fabrique emblématique dont le modèle suscite un engouement certain et de nombreuses reproductions à l’échelle française. Parmi les biens comparés, Fontainebleau constitue ainsi le seul des sites non italiens et inscrits au patrimoine mondial à conserver la référence de cette filiation directe dans le large palimpseste de ses aménagements paysagers. Le modèle hydraulique du Domaine de Fontainebleau s’impose globalement par le caractère précurseur de ses aménagements et constitue chronologiquement un lieu d’expérimentation antérieur à l’échelle européenne. La maîtrise hydraulique du bien s’adosse à une topographie favorable bien que dans un environnement hostile. Le site se singularise effectivement par la recherche d’une implantation optimale où l’eau est disponible en lien avec le ru de Changis, et ce dès l’implantation de l’édifice médiéval au XIIème siècle, attestant d’ores et déjà d’une maîtrise précoce de ces technologies par les religieux du couvent des Trinitaires. En particulier, l’aqueduc François Ier, inaugurant le genre dès les années 1530, montre une déclivité subtile et inégalée sur une longueur de deux kilomètres, qui le place au rang des œuvres les plus abouties dans le domaine pour l’époque. Par ailleurs, mis en service au début du XVIIème siècle (1609), le Grand Canal de Fontainebleau est le premier à être aménagé dans un domaine royal, précédant de 60 ans les plus prestigieuses réalisations en la matière aux échelles française et européenne. L’antériorité technologique bellifontaine s’accompagne concomitamment d’une préfiguration des grands principes de scénographie et d’extravagance hydrauliques qui seront développés plus tard dans les autres domaines. Globalement, la conception évolutive sur le temps long du dispositif hydraulique de Fontainebleau pour domestiquer les eaux tranche avec celle d’autres biens qui capitalisèrent, plus tardivement, sur le temps court d’une construction ex nihilo, les connaissances technologiques disponibles et mises au service de projets palatiaux d’une nature particulièrement différente, caractérisée par le gigantisme. Le Domaine de Fontainebleau s’impose parmi les biens comparés inscrits au patrimoine mondial comme le lieu de préfiguration du jardin classique à la française. Les aménagements réalisés à Fontainebleau par la dynastie des jardiniers Mollet tels que les parterres de broderies au début du XVIIème siècle et concomitamment les premiers travaux de maîtrise des perspectives à travers le parc sur les coteaux de la Seine participent du prestige paysager du site en inaugurant une démarche d’intégration du palais dans son environnement à des échelles inédites. A la différence de Saint-Germain-en-Laye, l’approche mise en œuvre à Fontainebleau à la même période s’appuie cependant sur une planification intégrale de la composition aménagée à la faveur d’importantes opérations de terrassement dans l’axe des coteaux de la Seine. Le dispositif paysager se distingue déjà par la connexion paysagère du château à son écrin forestier, qui constitue au Sud une toile de fond omniprésente, par une mise en scène des horizons à travers la composition des jardins (point de mire sur les huit buttes encadrant la vallée palatiale qui éclairent sur le choix d’implantation du site bellifontain). Fontainebleau se singularise par la taille de son Grand Parterre, le plus grand d’Europe. Enfin, la mise en scène hydraulique de la grande perspective des coteaux de la Seine par l’aménagement du premier canal royal au début du XVIIème siècle place Fontainebleau aux sources du modèle ornemental paysager qu’André Le Nôtre essaimera six décennies plus tard dans l’Europe entière.

S’agissant des valeurs forestières, le Domaine de Fontainebleau, par sa grande proximité avec la capitale, constitua un lieu de villégiature régulier et sur une longue période pour l’ensemble des souverains nationaux. Il draina sur le site une Cour prestigieuse et de plus en plus nombreuse qui s’étendit, au-delà de la noblesse dirigeante, tout particulièrement aux éminences du monde scientifique dès le XVIème siècle, lesquels étudièrent la forêt dans les différentes disciplines alors en plein essor. Il en résulte à Fontainebleau une histoire du site intimement liée à celle des sciences, notamment de la botanique et progressivement de l’ensemble des sciences du vivant mais également de la géomorphologie, au point de participer de manière unique à la renommée de l’écrin forestier du site en tant que sujet d’étude riche et original. Cette tradition, maintenue aux XXème et XXIème siècles, constitue encore aujourd’hui un vecteur d’identité prestigieux pour le domaine. Fortement influencé par le courant romantique qui émerge en Angleterre au XVIIIème siècle, le Domaine de Fontainebleau, qui concentre un ensemble d’usages liés aux différentes aménités de son écrin forestier particulièrement difficiles à concilier, joue un rôle de précurseur parmi les paysages culturels évolutifs et vivants comparés et inscrits au patrimoine mondial, dans l’histoire de la protection de la nature par la mise en œuvre d’une réglementation précoce dès 1861, pour préserver ses paysages pittoresques forestiers, la première au monde. Il précède la création du National Trust (1895) suscitée par le mouvement romantique de défense des paysages des lacs anglais ainsi que celle du parc national de Yellowstone aux Etats-Unis (1872). Le Domaine de Fontainebleau se singularise enfin dans les outils mis en œuvre pour valoriser son originalité paysagère. De manière unique tant dans l’ampleur que la diversité des travaux réalisés pour théâtraliser l’espace forestier, les curiosités développées à Fontainebleau par Claude-François Denecourt à travers ses sentiers balisés de traits bleus, les premiers au monde, ses aménagements destinés à découvrir les sites à la façon dont on visite un monument, et en particulier les points de vue strictement forestiers sont aménagés dès les années 1840, participent de la réinterprétation inédite du courant anglosaxon dans l’objectif de sensibiliser les visiteurs à l’esthétique des lieux dans une approche sans équivalent. L’édition de guides pour aider le visiteur à découvrir le site y compris sous l’angle culturel, traduits dans le cas bellifontain en anglais témoignant de l’ambition de satisfaire une clientèle extra nationale, la mise en oeuvre d’un service de location de calèche pour pénétrer le massif au plus près des curiosités, la conception de circuits de découverte au temps de visite minutieusement compté, ainsi que le recours au mécénat pour l’aménagement des sites, complète le dispositif du balisage pour faire de Fontainebleau un site précurseur et innovant en matière de tourisme pédestre adossé à un modèle économique de promotion du territoire bellifontain remarquable de modernité et là aussi sans équivalent.

L’analyse des biens comme exemples éminents d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significatives de l’histoire humaine (critère iv) montre que l’aménagement du territoire aux fins de mise en scène du pouvoir, qu’il soit politique, théocratique ou mixte est une constante à l’échelle mondiale. Pour autant, à une échelle de comparaison mondiale, les biens européens, et a fortiori le Domaine de Fontainebleau, n’incarnent pas à l’instar des biens orientaux des puissances civilisationnelles à la mesure des « paysages reliques » ainsi que des ensembles architecturaux chinois ou encore japonais. Ils illustrent de manière hétérogène tout au plus une période circonscrite de l’histoire occidentale, allant d’une à deux générations de régnants jusqu’à dans un certain nombre de cas restreints plusieurs dynasties. Les biens illustrent une expression architecturale et décorative, parfois plusieurs courants artistiques se succédant, là où les biens orientaux viennent davantage illustrer des principes constructifs comme l’illustration d’une conception spirituelle du rapport Homme – Nature, à l’échelle de la civilisation, sur l’ensemble de la durée de leur existence. Les sites sont ainsi, dans la plupart des cas, des complexes associant des bâtiments pour accueillir le pouvoir politique et les usages de sa représentation à des édifices à caractère religieux (temples, monastères, sanctuaires …) marquant la dualité politico-spirituelle majoritaires des ensembles extra-européens. Cette distinction se renforce d’autant plus dans le cas des « paysages associatifs » où la nature est directement associée à un pouvoir spirituel, le plus souvent totalement indépendant du pouvoir politique, là ou en Europe l’aménagement des complexes palatiaux ne relève que de la seule scénographie du pouvoir terrestre des souverains. Plusieurs biens orientaux en revanche viennent illustrer soit des organisations défensives, soit un rôle prégnant dans la planification urbaine de leur environnement. Leurs principes se retrouvent dans les « paysages intentionnels » européens, principes cependant absents du caractère évolutif du Domaine de Fontainebleau. A cet égard, une distinction forte entre les biens orientaux et européens peut être notée, dans la mesure où la relation des aménagements avec leurs espaces naturels attenants prend des formes et des résultats de nature opposée : une tension entre nature et culture régulièrement constatée pour les biens européens, pouvant aller jusqu’à l’artificialisation totale de ces espaces dans un nombre élevé de cas d’une part ; l’harmonie entre nature et culture avec une tradition séculaire et ancienne de l’intégration paysagère pérenne pour les biens orientaux, se traduisant par un niveau de conservation élevé du système fonctionnel régissant les relations entre leurs composantes. Pour autant, le Domaine de Fontainebleau se singularise en Europe à cet égard, pour avoir mis en œuvre sur le long terme un aménagement des espaces le bordant respectueux de leur intégrité et de la relation fonctionnelle caractéristique de l’ensemble château-jardin-parc-forêt comme système paysager à part entière.

A l’échelle de comparaison que constitue la sphère géoculturelle de référence du Domaine de Fontainebleau, ce dernier se singularise en Europe parmi les résidences évolutives du fait de la longévité de sa fréquentation par la quasi-totalité des souverains pendant huit siècles. Le domaine occupe une place de choix dans les déplacements d’un pouvoir itinérant et de sa cour jusqu’au règne de François Ier. Il s’impose comme une étape prestigieuse entre le Val de Loire et Paris (les deux centres névralgiques du pouvoir en France) jusqu’au XVIème siècle et devient une résidence secondaire de premier ordre pour le pouvoir du XVIème siècle jusqu’au Second Empire (1870) comparable à Versailles ou encore Compiègne en France. Cette valeur vaut au Domaine de Fontainebleau son appellation unanimement reconnue de « Vraie demeure des rois ». Le domaine de Fontainebleau se singularise en Europe parmi les résidences évolutives comme un modèle de conception sur le temps long en rupture avec l’art total des projets européens gigantesques. Fontainebleau ne présente pas le projet de construire le plus grand et le plus beau des palais mais se singularise par sa remarquable évolutivité. Il conserve l’héritage architectural de chacune des périodes de son histoire, à telle enseigne qu’il n’est l’œuvre ni d’un règne, ni d’une dynastie, mais le fruit d’une sédimentation architecturale et décorative. Il incarne à ce titre de manière singulière un principe de continuité qui lui vaut l’appellation également unanimement reconnue de « Maison des siècles ». Il en résulte pour la résidence du Domaine de Fontainebleau une intégrité et une authenticité d’autant plus remarquable que les campagnes de restauration et de dérestauration successives ont globalement conservées. Le Domaine de Fontainebleau se distingue en Europe pour être le fruit d’un centralisme d’état singulier. Fontainebleau est l’antithèse du courant absolutiste qui conditionna partout en Europe la construction de châteaux ex nihilo associés à des parcs caractérisés par le gigantisme. Ces derniers furent édifiés pour rivaliser avec les résidences prestigieuses existantes en Europe, souvent en écho au modèle Versaillais, comme démonstration de pouvoir et de magnificence. Le Domaine de Fontainebleau se distingue par un aménagement évolutif et continu, une mosaïque architecturale où les souverains ne sacrifièrent que peu de l’héritage de leurs prédécesseurs. Il en résulte sur le domaine une facture originale et asymétrique unique, là où partout ailleurs la planification unitaire l’emporte dans un schéma d’ensemble pensé dès l’origine. Il en résulte une intégration subtile et singulière du domaine dans son environnement, inspiré à partir de la Renaissance par l’émergence et la diffusion dans l’Europe entière de la notion de paysage.

Par ailleurs, l’évolution du parc et des jardins du domaine de Fontainebleau s’inscrit en cohérence avec celle constatée dans la plupart des biens sur la période allant du XVIème au XIXème siècle au prisme progressif du courant humaniste, puis des Lumières et enfin romantique. L’implantation progressive des formes géométriques du jardin à la française ou de formes voisines (Aranjuez) conduit partout (à l’exception de Caserte) à la disparition des jardins italiens et n’en laisse au mieux que des vestiges. Celui de Fontainebleau, la Grotte des Pins, fait cependant école après la Renaissance en France. Les jardins à la française mis en œuvre progressivement au XVIIème siècle atteignent leur point d’acmé grâce à l’intervention de Le Nôtre avec l’ouverture des perspectives sur la forêt, la connexion du domaine à différents points de l’horizon, et la refonte de l’axe reliant traversant l’étang, la chaussée, le Grand Parterre puis le canal dans l’axe de la butte du Rocher de Samoreau. Sous le règne de Napoléon Ier, Fontainebleau s’inscrit également dans le mouvement romantique qui suscite l’aménagement de jardins à l’anglaise sur le domaine. Il n’est de ce point de vue ni précurseur, les premiers aménagements en Europe ont lieu dès l’Ancien Régime, ni retardataire, l’aménagement du parc de Muskau lui étant postérieur. En revanche, Fontainebleau se singularise en premier lieu par la disponibilité sur site de l’eau, là où un grand nombre de résidences ont été implantées dans des milieux plus hostiles. Par ailleurs, son parc et ses jardins, constituent en écho aux bâtiments du domaine, une mosaïque stylistique élaborée souverain après souverain dans le souci de préserver les héritages de chacun et à une échelle harmonieuse et proportionnée à l’ensemble des édifices. Plusieurs de ses jardins ont été élaborés avant les bâtiments eux-mêmes, et suscitent une relation du château à son environnement forestier des plus singulières. Le parc y assure la fonction de zone tampon en direction des espaces forestiers, selon une organisation typique des réseaux viaires forestiers dédiés à la chasse et Fontainebleau en constitue un des exemples les plus aboutis. Enfin, le domaine de Fontainebleau occupe une place singulière dans le développement de ses jardins anglais. Ceux-ci constituent en effet une préfiguration des attentes visionnaires du pouvoir en matière d’aménagement et de gestion de la forêt dans cette ère romantique et pittoresque. Napoléon Ier proclame au début du XIXème siècle : « Mon jardin anglais à moi, c’est la forêt de Fontainebleau, et je n’en veux pas d’autre ». L’aménagement de la forêt de Fontainebleau débute trois décennies plus tard selon une codification remarquablement analogue à celle des jardins anglais et d’une manière qui ne sera reproduite dans aucune autre forêt, au mieux dans les parcs urbains.

Sur le plan forestier, quatre biens comparés comprennent à l’image du Domaine de Fontainebleau à la fois les substrats sableux et gréseux à l’échelle mondiale : Angkor, les paysages culturels d’Aranjuez et de Sintra, et le domaine de Rambouillet. On note cependant que la composante du grès à Sintra se situe en zone côtière à la périphérie du bien et ne constitue pas une caractéristique dominante du paysage. S’agissant d’Aranjuez, les composantes présentes n’ont pas de caractère forestier, le massif mentionné au dossier ayant disparu. Les paysages de sable et de grès des forêts de Rambouillet et d’Angkor s’apparentent à celui du Domaine de Fontainebleau. En matière de superficie, la forêt d’Angkor est le plus grand paysage forestier de sable et de grès des biens comparés mais étant en milieu tropical, le couvert végétal y est très différent des biens européens. Parmi les paysages forestiers de sable et de grès comparés dans la présente sélection, le Domaine de Fontainebleau est le plus grand à la fois des biens européens et au sein des milieux tempérés au monde.

La position du Domaine de Fontainebleau en matière de mise en réserve du territoire cynégétique est singulière. Le domaine cynégétique de Fontainebleau se constitue à compter du règne de Robert II le Pieux qui chasse de manière attestée en forêt de Bière dans les années 1032. Il se renforce à compter de l’annexion en 1068 du comté du Gâtinais par la couronne. Sa constitution formelle est ainsi en France contemporaine de celle des domaines de Saint-Germain-en- Laye, de Chantilly et probablement de Compiègne. Les autres domaines sont postérieurs. A l’échelle européenne, seule la constitution du domaine de chasse dans la forêt de Kottenforst (Brühl) est antérieure à celle de Fontainebleau. A l’échelle mondiale, seule la réserve de chasse impériale de Mulan en Chine est antérieure à celles préalablement citées mais n’a fait l’objet d’aucun aménagement spécifique, à la différence des domaines européens préalablement cités qui se sont tous développés par anthropisation de la nature. Fontainebleau se distingue ainsi pour être le plus grand des domaines de chasse royaux aménagés au monde. Là où partout ailleurs en Europe les domaines ont été démembrés par les usages, les réformes forestières et l’étalement urbain, Fontainebleau se distingue également par la conservation d’un seul tenant de son domaine royal forestier dédié à la chasse, fruit d’un millénaire d’acquisitions foncières par l’Etat qui continuent encore à ce jour. Il est ainsi proposé pour inscription au patrimoine mondial à un niveau d’intégrité unique, au plus haut niveau surfacique de son histoire, environ 17 000 hectares. Le domaine de Fontainebleau se distingue donc également pour être à la fois le plus grand et le plus intègre des domaines de chasse aménagés au monde. L’aménagement paysager des domaines de chasse est une caractéristique spécifique du modèle absolutiste propre à l’ensemble des Cours européennes royales. Dans ce cadre, le domaine de Fontainebleau se distingue, parmi les domaines royaux de chasse recensés, pour être le plus grand (16 723 ha) ainsi que le plus intègre des domaines de chasse royaux aménagés au monde. Il appartient à la catégorie des biens organisés selon un plan centré sur la nature. Il est unique par le niveau d’intégrité et l’ampleur de son bornage préservé (1 050 bornes), par sa route ronde de 26 km, la plus longue des biens comparés, permettant de partager la forêt en deux zones forestières équivalentes, route sur laquelle s’organisent les principaux rendez-vous et relais. Il est également unique par la nature et l’ampleur de son réseau de croix de rendez-vous. Le nombre de ses carrefours en étoile de 4 branches et plus (125 unités) surpasse l’aménagement des autres domaines. Un maillage en carré spécifique aux activités d’exploitation forestière est présent dans le domaine sans que celui-ci n’ait altéré l’organisation stellaire propre à la chasse à courre. Enfin, de l’ensemble des biens comparés, le domaine de Fontainebleau est le seul à présenter un modèle de route tournante en extension du réseau d’allées droites pour adapter les circuits à la topographie spécifique alternant crêtes et fonds de vallées et permettre aux carrosses de suivre la chasse spectacle de manière complète. Par ailleurs, il intègre de manière unique les murs d’enceinte de l’ancien Parquet du Roi et de la Faisanderie, dispositifs absents des biens comparés. De plus, il conserve les vestiges de son mur d’enceinte initiale en bon état de conservation côté ville de Fontainebleau, à l’état de quelques ruines pittoresques au bornage extérieur. Il se distingue également par sa capacité à conserver une diversité remarquable de mobiliers cynégétiques que nous ne retrouvons pas ailleurs. Enfin, la comparaison de la Carte des Chasses du Roi de Fontainebleau éditée en 1809 avec la carte IGN contemporaine au 1/25 000ème montre l’intégrité encore aujourd’hui quasi parfaite du niveau d’aménagement cynégétique atteint au XVIIIème siècle puisque seul le maillage stellaire de l’emprise actuelle des 55 ha de l’hippodrome de la Solle a disparu.

A une échelle de comparaison mondiale, les biens européens se distinguent fortement des autres biens comparés, en particulier des biens asiatiques, ces derniers se caractérisant par une exploitation de la ressource naturelle limitée voire inexistante dans la majorité des cas, les sites naturels étant soit préservés par des traditions anciennes de l’aménagement inspirées de courants philosophiques prônant le respect de l’harmonie Homme-Nature, soit par le caractère sacré même des sites où la naturalité est déifiée. En Europe, le domaine de Fontainebleau se singularise par une exploitation diversifiée de l’ensemble de ses différentes ressources à un niveau inégalé par les sites européens. Il constitue à cet égard un site hautement représentatif de la conception mécaniste de la nature véhiculée en Europe par les courants de l’Humanisme et des Lumières Il est d’autant plus singulier que cette exploitation s’inscrit dans un temps long, dans l’histoire passée du site mais également dans ses usages modernes et contemporains. Cette sédimentation des usages engendre des modifications paysagères à l’origine d’un paysage typique valorisé à travers le monde, tant par l’ampleur surfacique sur laquelle les plantations ont été opérées (la moitié de la surface du bien) que par l’introduction massive de conifères qui a transfiguré le paysage initial en lui substituant un profil inédit à cette échelle. Il est d’autant plus singulier encore que cette modification profonde des essences se combine à une transformation des reliefs du fait de l’exploitation du grès sur le site durant sept siècles, et particulièrement intensive aux XVIIIème et XIXème siècles. Enfin, le Domaine de Fontainebleau se distingue par sa capacité à « patrimonialiser » ces impacts paysagers pour lesquels il est aujourd’hui mondialement connu.

La position du domaine de Fontainebleau dans les domaines touristique et environnemental est spécifique. Il occupe une place unique dès le XIXème siècle parmi les biens comparés du fait de trois nouveautés touchant la forêt dans un laps de temps très court (22 années entre 1839 et 1861) : d’abord les aménagements pittoresques inédits de la forêt par Claude-François Denecourt à une échelle territoriale et de cohérence sans équivalent, ensuite l’invention d’un tourisme novateur à partir des premiers sentiers balisés au monde et enfin la mise en œuvre des premières réglementations de la protection de la nature et des paysages au monde. De plus, le Domaine de Fontainebleau se distingue de manière remarquable des autres biens dans le domaine sportif par l’étendue et la renommée mondiale de ses nombreux sites d’escalade sur bloc ainsi que pour son rôle dans l’histoire de la discipline associée à celle de l’alpinisme dès le XIXème siècle.

Enfin, l’analyse des usages passés et présents de chacun des biens forestiers permet de mettre en évidence, pour le Domaine de Fontainebleau, une multifonctionnalité inégalée. Le domaine de Fontainebleau est le plus grand paysage forestier de sable et de grès d’Europe. Il est le plus grand ainsi que le plus intègre des domaines de chasse royaux aménagés au monde. Il est unique par l’ampleur et la diversité de ses aménagements cynégétiques comprenant un vaste bornage, un réseau dense d’allées, une route ronde unique, un maillage de carrefours en étoile particulièrement étendu, et des mobiliers associés. Il se singularise également par le niveau d’intégrité et d’authenticité du dispositif quasiment inchangé depuis le XVIIIème siècle et par une exploitation diversifiée de l’ensemble de ses ressources naturelles à un niveau inégalé en Europe. Il est d’autant plus remarquable que les modifications paysagères induites par cette exploitation sont « patrimonialisées » comme nulle part ailleurs et participent d’une typicité paysagère bellifontaine reconnue dans le monde entier. Le Domaine de Fontainebleau occupe une place unique au XIXème siècle du fait du développement, au sein de la forêt, des aménagements pittoresques inédits de la forêt par Claude-François Denecourt à une échelle territoriale et de cohérence sans équivalent. Il sous-tend l’invention sur le site d’un tourisme novateur conçu à partir des premiers sentiers balisés au monde. La valeur universelle exceptionnelle du bien est complétée par la mise en œuvre des premières réglementations de la protection de la nature et des paysages au monde. Il se distingue dans le domaine sportif par l’étendue et la renommée mondiale de ses nombreux sites d’escalade sur bloc ainsi que pour son rôle dans l’histoire de la discipline associée à celle de l’alpinisme au XIXème siècle. Les paysages forestiers du domaine de Fontainebleau résultent d’une multifonctionnalité remarquable et inégalée.

Enfin, l’analyse des biens au regard de leur association directe ou indirecte à des évènements ou traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires de valeur universelle exceptionnelle (critère iv) montre que parmi les biens sélectionnés dans le cadre de cette analyse, le Domaine de Fontainebleau tient une place de choix pour avoir été, toutes époques de l’histoire confondues, le théâtre d’évènements politiques et diplomatiques de portée majeure qui marquèrent profondément le destin de l’Europe à compter du XVIIème siècle (Ancien Régime, Empire mais également contemporaine sous la République au cours du XXème siècle). Il participe dans le registre des arts picturaux du prestige du palais de Versailles, symbole monarchique majeur, pour avoir constitué l’une de ses sources d’approvisionnement en œuvres d’art.

L’analyse des attributs relatifs aux parcs et jardins au travers des déclarations de valeur universelle exceptionnelle des biens comparés laisse apparaître que le Domaine de Fontainebleau se singularise pour être le seul site européen à souligner le rôle joué par les jardins du château, de manière équivalente à celui de ses bâtiments et des aménagements de sa forêt, pour incarner un sentiment national et diffuser l’image d’une autorité monarchique associant puissance, politique artistique d’Etat et agrément.

Enfin, s’agissant des attributs forestiers, le Domaine de Fontainebleau se singularise parmi les sites retenus pour être le seul site à présenter des vestiges préhistoriques de gravures rupestres et d’abris ornés qui présentent les hommes préhistoriques du point de vue de leurs productions « artistiques » et non sous l’angle plus restreint des aménagements fonctionnels des lieux d’implantation. Il est ainsi le seul site comprenant des formes d’expression graphique de cette période inspirées davantage par le lieu que par les moyens d’y subsister. Le Domaine de Fontainebleau constitue ainsi une représentation chronologiquement inédite du rapport Homme-Nature. Par ailleurs le processus de valorisation de la nature et des paysages par les arts est commun à cinq sites : le district des lacs anglais, le paysage culturel d’Hangzhou, le parc national de Lushan, la résidence de montagne et les temples avoisinants à Chengde, les Monts Huangshan et le Domaine de Fontainebleau. Alors que le processus de protection de la nature est, par la nature des principes philosophiques qui sous-tendent son aménagement, intrinsèque à l’ensemble des biens asiatiques, il est pour les biens européens la conséquence a posteriori de la valorisation de la beauté des sites par les artistes. Il ne suscite aucune réglementation historique de protection de la nature en Asie ; il en constitue le terreau en Europe. De l’ensemble des biens étudiés, seuls le Domaine de Fontainebleau, les Monts Huangshan et le parc national de Lushan développent autour de leurs représentations respectives de la nature des écoles de peinture de paysage de rayonnement international. Fontainebleau se singularise ainsi parmi les biens européens par la densité et le rayonnement mondial de la peinture de paysage produite sur le motif bellifontain, dont l’école de Barbizon, prélude à l’impressionnisme. Celle-ci connaît un rayonnement bien au-delà du siècle qui la voit naître, et devient la référence du paysagisme initiée par le grand nombre de peintres qui en font la renommée. Le Domaine de Fontainebleau constitue ainsi en occident l’écho européen de l’approche du paysage qui le précède en Chine, berceau de la notion dès le IVème siècle. Enfin, considérant l’attrait remarquable de sa forêt qui suscite, au-delà des peintres et des écrivains, l’intérêt d’artistes prestigieux dans les registres complémentaires de la photographie et du cinéma, le Domaine de Fontainebleau se singularise par sa pluridisciplinarité artistique historique et le prestige des artistes qui leur sont associés et qui en font la forêt de tous les arts.