Le 31 janvier 2012, un rapport a été soumis par l’État partie du Kenya en réponse à la décision 35 COM 7B.3. Dans ce rapport, l’État partie exprime son inquiétude quant aux impacts potentiels du barrage Gibe III sur le bien et se dit d’avis qu’aucune preuve scientifique adéquate n’a été apportée par l’État partie d’Éthiopie sur la mise en place des mesures d’atténuation adéquates et que cela doit être traité de manière urgente afin d’éviter des dommages irréversibles sur le bien. Le rapport indique par ailleurs que ce problème est de nature transfrontalière et qu’une solution doit être trouvée avec l’État partie d’Éthiopie. À la même date, un rapport a également été reçu de l’État partie d’Éthiopie, dans lequel il est indiqué que le barrage Gibe III n’engendrera pas une utilisation consommatrice d’eau et que, par conséquent, le niveau de l’eau dans le lac Turkana reviendra à la normale lorsque le réservoir sera rempli. Il précise que les projets d’irrigation ne font pas partie du projet Gibe III. Il conclut que toutes les Evaluations d’impact environnemental (EIE) effectuées indiquent que le barrage Gibe III n’aura pas d’impacts significatifs sur l’environnement et que, par conséquent, il ne suspendra pas la construction du barrage, comme demandé par le Comité du patrimoine mondial. L’État partie a également transmis des copies électroniques des EIE, incluant l’étude complémentaire sur les impacts en aval.
Du 14 au 22 mars 2012, une mission conjointe de suivi réactif Centre du patrimoine mondial/UICN a visité le parc national de Sibiloi (SNP) et le parc national de l’île Sud (SINP) qui font partie du bien, et s’est entretenue avec diverses parties prenantes et les autorités kenyanes, incluant une rencontre avec le Premier ministre.
Le rapport de mission peut être consulté sur la page http://whc.unesco.org/fr/sessions/36COM/documents. La mission n’a visité que le Kenya et, au moment de la rédaction de ce rapport, la mission en Éthiopie n’était pas encore programmée. La mission en Éthiopie sera importante pour actualiser les informations que la mission a pu rassembler au Kenya et pour confirmer ses conclusions.
La mission s’est intéressée aux principaux problèmes de conservation suivants :
a) Impact du barrage Gibe III et problèmes afférents
La mission a noté que l’EIE soumise par l’Éthiopie n’évalue aucun impact au-delà du territoire éthiopien et n’a pas tenu compte des impacts éventuels sur le lac Turkana. Le processus de consultation publique documenté n’inclut également pas les populations affectées au Kenya. La mission note par ailleurs que l’EIE considère uniquement les impacts du barrage en tant que projet autonome et ne fait aucunement référence à d’autres projets connexes planifiés ou en cours, tels que des projets de développement agricole en aval qui utiliseront de l’eau à des fins d’irrigation. Ces projets d’irrigation sont rendus possibles car le barrage garantira un flux régulier et constant du fleuve Omo, comparativement au schéma de variations saisonnières naturelles actuellement en place. Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN notent que si le rapport de l’État partie d’Éthiopie affirme que le développement de l’irrigation ne fait pas partie du projet Gibe III, un projet de plantation de cannes à sucre a déjà été mis en œuvre, les infrastructures incluant des canaux d’irrigation actuellement en construction. Deux barrages supplémentaires sont également déjà planifiés en aval du barrage Gibe III. Lors de la préparation de ce rapport, le site web officiel de l’Ethiopian Electricity Power Cooperation indique que la construction de Gibe III est à plus de 50% achevée.
Pour préparer la mission, l’UICN a demandé un examen des impacts hydrologiques potentiels du projet de barrage Gibe III sur la valeur universelle exceptionnelle (VUE) des parcs nationaux du Lac Turkana, réalisé par Hydro-Ecology Consulting Ltd, qui a étudié les différents documents et études actuellement disponibles. Sur la base de cet examen, la mission pense que les impacts cumulés potentiels du barrage Gibe II et des autres développements afférents sur le lac Turkana seraient significatifs :
(i) La modélisation montre que sur la période attendue de trois ans de remplissage du réservoir de Gibe III, le niveau des eaux du lac sera considérablement réduit, entre 1,65 et 4 m en plus des niveaux de fluctuation naturelle. Lorsque le remplissage sera achevé et si aucune eau n’est prélevée du fleuve Omo en aval du barrage, le lac sera de nouveau alimenté par un flux normal mais il lui faudra 12 ans pour retrouver son point d’équilibre naturel. Par conséquent, l’impact du remplissage peut durer 15 ans au total. La baisse du niveau de l’eau va considérablement modifier le rivage du lac, en particulier dans la partie nord du lac où deux éléments du bien sont situés (estimé à 2-3 km au minimum pour une baisse de 1,65 m). Cette baisse significative du niveau du lac pourrait entraîner une augmentation de la salinité et avoir des impacts probables sur la faune et la flore qui dépendent des plaines inondables riveraines et des habitats marécageux en bordure du lac pour se nourrir et se reproduire, ainsi que sur les stocks de poissons, conséquence de l’assèchement de leurs principales zones de reproduction, notamment le golfe de Ferguson et le delta de l’Omo.
(ii) La nature saisonnière actuelle des flux entrants de l’Omo signifie que le niveau de l’eau du lac Turkana s’élève et s’abaisse naturellement. Le barrage entraînera la disparition du caractère saisonnier des flux entrants dans le lac et devrait considérablement freiner l’amplitude de cette variation (de 1,20 m à 0,80 m) après la construction du barrage. Cela constitue un changement majeur pour les écosystèmes lacustres et riverains, ainsi que pour le fleuve Omo, et devrait avoir un impact considérable sur les stocks de poissons et les espèces animales et végétales qui dépendent des plaines inondables du fleuve Omo et des marécages qui bordent le lac.
(iii) La baisse du niveau des eaux du lac sera vraisemblablement durable en raison de la réduction attendue des variations saisonnières évoquée précédemment et de l’impact cumulé des projets d’irrigation sur le fleuve Omo en aval du barrage. Comme précédemment mentionné, le projet de plantation Kuraz est déjà en construction et des plans existent pour convertir 278 000 ha de terre le long de la rivière en plantations de cannes à sucre et autres projets agricoles ayant besoin d’irrigation. Une étude de la banque africaine de développement cite le plan directeur du bassin Omo-Gibe dans lequel les projets d’irrigation utiliseraient d’ici 2024 16% des eaux du bassin et estime que cela entraînera une baisse du niveau du lac de 8,4 m. Soit un changement hydrologique important pour le lac.
(iv) Gibe III fait partie d’un réseau de barrages qui aura un impact sur les flux d’eau entrants dans le lac Turkana : les barrages Gibe I et Gibe II sont déjà en activité en amont de Gibe III, même si Gibe II est en réparation en raison de l’effondrement d’une galerie. Il existe aussi un barrage sur la rivière Turkwel, qui s’écoule également dans le lac Turkana. Sur le fleuve Omo, Gibe IV et V sont également planifiés mais peu de détails sur leur conception et fonctionnement sont disponibles. Des simulations montrent que l’impact cumulé d’une augmentation de la superficie de l’ensemble des réservoirs réduira le volume en raison de l’évaporation accrue. Chaque réservoir devant être rempli, il est probable que la réduction des flux entrants dans le lac Turkana et des variations saisonnières des flux perdureront plus longtemps que 15 ans.
La mission a par conséquent conclut, sur la base des informations obtenues par la mission au Kenya, que les impacts cumulés potentiels et avérés du barrage Gibe III et développements connexes sont grandement susceptibles d’avoir un impact sur la VUE du bien et que les conditions d’inscription du bien sur Liste du patrimoine mondial en péril sont réunies.
Lors de la rencontre avec le Premier ministre, la mission a été informée que le gouvernement d’Éthiopie avait assuré au gouvernement du Kenya que le barrage Gibe III n’aurait pas un impact à long terme sur le niveau des eaux du lac Turkana, mais qu’il n’a pas été informé des projets d’irrigation afférents et autres développements. L’autorité nationale de gestion de l’environnement du Kenya (NEMA) a également informé la mission qu’elle n’a jamais reçu de copie de l’EIE de Gibe III et qu’elle n’était au courant d’aucune EIE sur les impacts en aval du barrage au Kenya, notamment sur le lac Turkana. La mission note également les immenses impacts négatifs que le barrage et les projets afférents sont susceptibles d’avoir sur les moyens de subsistance des communautés locales qui vivent autour du lac Turkana.
b) Exploration pétrolière
La mission a été informée que plusieurs blocs d’exploration pétrolière, couvrant le lac Turkana et incluant des parties du bien, ont été attribués. La mission a par ailleurs été informée que la compagnie à laquelle ces blocs ont été attribués, Tullow Oil, a reçu l’autorisation de procéder à des opérations d’exploration pétrolière dans l’ensemble de ces blocs sur la base d’une EIE, qui n’a pas été soumise au Centre du patrimoine mondial. La mission a reçu une copie de la licence d’exploration pour un des blocs qui empiète sur le SNP et a noté que la licence incluait une disposition en vertu de laquelle la compagnie se doit de collaborer avec l’autorité de gestion du SNP, Kenya Wildlife Service (KWS), pour garantir la protection du bien du patrimoine mondial. La mission a également appris que ni KWS, ni les Musées nationaux du Kenya (MNK – National Museums of Kenya), en charge de la gestion des sites de fossiles sur le bien, n’ont été informés avant l’octroi de la licence.
Des représentants de Tullow Oil ont précisé à l’équipe de mission que, pour l’instant, seule une prospection sismique aérienne a été entreprise et que la prospection sismique au sol est planifiée et ne fait que commencer sur le bord occidental et le lac à proprement parler, et par conséquent évite le bien. Ils ont également déclaré que d’autres études de terrain sur le bord oriental, où le SNP est situé, pouvaient ne pas être nécessaires.
c) Populations animales et pression liée au braconnage et pacage du bétail
Bien que la mission n’ait eu accès à aucune donnée sur les populations animales, elle a noté d’après ses observations lors de sa visite sur le terrain que les populations animales semblent s’être appauvries et se concentrer dans les zones les plus sûres du bien. Ce qui indique également que la pression du braconnage reste une menace importante sur le bien. Certaines espèces phares comme la girafe réticulée et le zèbre de Grévy sont signalées disparues du bien. La mission a par ailleurs noté des activités de pêche dans les limites du bien du patrimoine mondial.
La mission a été informée que lors de la création du parc, des éleveurs locaux s’étaient vu octroyer des droits de pacage et d’arrosage en cas de sècheresse. La mission note que le pâturage affecte actuellement de manière permanente l’ensemble du nord du parc, avec pour corollaire le surpâturage, le piétinement et l’augmentation de la végétation de broussailles.
La mission a conclu que le pacage du bétail, le braconnage et les activités de pêche sont d’importants problèmes de gestion qui doivent être traités de manière urgente et doivent être pris en compte dans le nouveau plan de gestion. Il convient également de s’intéresser à la réintroduction des espèces qui ont disparu, comme la girafe réticulée et le zèbre de Grévy.
d) Impacts de la vision de développement étendu pour le nord du Kenya
La mission note que dans le cadre de sa vision de développement à l’horizon 2030, le gouvernement du Kenya, en coopération avec les gouvernements de l’Éthiopie et du Soudan du Sud, envisage un développement plus étendu qui inclut l’initiative du port de Lamu, le projet Lamu Port Sudan Ethiopia Transport Corridor (LAPSET) et développements connexes (routes, chemin de fer, pipeline, lignes électriques, parcs éoliens, complexes,...). La mission considère que ces projets entraîneront des changements majeurs dans le nord du Kenya et que les impacts cumulés pourraient en affecter le bien. La mission recommande qu’une évaluation environnementale stratégique (EES) soit entreprise, prenant en compte le lac Turkana et d’autres biens du patrimoine mondial potentiellement affectés.
d) Capacité de gestion du KWS et des MNK
La mission reconnaît les défis que pose la gestion du bien en raison de son éloignement. La mission souligne l’importance d’impliquer les parties prenantes locales, en particulier les éleveurs et les pêcheurs et note la connaissance des MNK à l’égard du patrimoine culturel des communautés pastorales. Elle considère qu’une intensification de la coopération institutionnelle entre les MNK et KWS serait importante non seulement pour traiter les nombreux défis pratiques mais également pour assurer une meilleure protection aux sites de fossiles, à la faune et à la flore, et pour traiter les problèmes de conservation et améliorer la coopération avec les communautés locales. La mission encourage KWS à assurer une présence permanente dans le SINP ainsi que dans le nord du SNP.
La mission a été informée qu’un nouveau plan de gestion est en cours de préparation et y voit une excellente occasion d’élaborer des stratégies pour traiter les principales menaces et les problèmes de gestion du bien. Elle note qu’il est important que le plan de gestion soit élaboré par les deux agences de gestion KWS et MNK et prenne en considération les trois éléments du bien.
e) Définition du site de patrimoine mondial
La mission a noté que l’essentiel du lac est en dehors des limites du bien du patrimoine mondial bien qu’il soit nommé parcs nationaux du Lac Turkana. De nombreux sites de fossiles importants sont également en dehors des limites. La mission recommande qu’une réflexion soit initiée sur la redéfinition du site afin d’inclure une partie plus étendue du lac ainsi que d’importants sites de fossiles actuellement à l’extérieur du bien, et d’envisager de proposer à nouveau le bien à l’inscription en vertu de critères culturels, en tant que site d’importance pour l’évolution humaine.