Le 29 janvier 2010, l’État partie a soumis un rapport détaillé sur l'état de conservation, comme demandé par le Comité du patrimoine mondial à sa 33e session (Séville, 2009). Ce rapport fournit une vue d'ensemble sur le processus d’élaboration du plan de gestion, les campagnes de sensibilisation et les aménagements dans les zones de rénovation urbaine, mais donne peu d’informations sur les plans et projets concernant la circulation, en particulier sur le nouveau pont du métro traversant la Corne d’Or. À sa dernière session, le Comité a proposé d’envisager la possibilité d’une inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril, en l’absence de progrès substantiels en ce qui concerne les plans de construction du nouveau pont du métro traversant la Corne d’Or. Les problèmes suivants ont été traités dans le rapport de l’État partie :
a) Structure de gestion
L’État partie annonce que le 28 décembre 2009 la “Direction de gestion des sites du patrimoine mondial de l’UNESCO” a été instaurée au sein du ministère de la Culture et du Tourisme pour coordonner les problèmes du patrimoine mondial et collaborer avec les autorités compétentes pour la mise en œuvre de la Convention du patrimoine mondial et des Orientations. Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives accueillent favorablement cette initiative visant à encourager une collaboration plus étroite entre le gouvernement central et les autorités locales ; la création de cette direction est également conforme aux recommandations de la mission de suivi réactif conjointe de 2009. Néanmoins, peu d’informations ont été fournies sur la composition et la fonction de cette Direction.
b) Plan de gestion du site
L’agence Istanbul Capitale européenne de la Culture 2010 finance l’élaboration du plan de gestion : un processus en quatre étapes et un calendrier d’une année ont été fixés pour ce plan qui doit être finalisé en décembre 2010. Plusieurs ateliers et réunions ont été consacrés à sa préparation avec la participation d’experts turcs.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives se félicitent des travaux préliminaires mais soulignent qu’il est urgent de finaliser le plan de gestion afin de fournir un cadre adéquat garantissant que les constructions et projets respecteront la valeur universelle exceptionnelle et l’intégrité du bien. En l’absence d’un tel cadre, le bien est exposé à des menaces toujours plus graves, dues au développement dynamique de la circulation et des projets de construction dans sa zone centrale et sur la péninsule historique.
c) Sensibilisation des parties prenantes et de la communauté locale
Le Bureau de la municipalité chargé de la mise en oeuvre et du contrôle de la conservation (KUDEB) a organisé un certain nombre d’activités de sensibilisation à l’intention des professionnels de la conservation, des institutions et de la société civile, y compris des sessions de formation, des publications, des films, un bulletin trimestriel « Activités de restauration et de conservation », le groupe spécial « Conservation, restauration et durabilité des bâtiments en bois » et le séminaire « Conservation des bâtiments en maçonnerie ».
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives se félicitent de ces activités. Ils notent que, malgré l’absence d’un vaste programme global concernant la sensibilisation, l’État partie indique avoir prévu d’inclure des études de sensibilisation dans le programme de gestion du site.
d) Zones de rénovation urbaine et loi 5366 relative à la “Préservation par la rénovation et utilisation par la revitalisation des biens immeubles historiques et culturels en état de détérioration »
L’État partie fournit une vue d’ensemble des programmes récents de rénovation dans douze zones urbaines à rénover dont une partie est située à l’intérieur du bien, trois de ces programmes mentionnant la préservation du tissu urbain dans leurs objectifs. Le projet de rénovation de la zone d’Ayvansaray a été révisé conformément aux recommandations de la mission conjointe Centre du patrimoine historique / ICOMOS et soumis une nouvelle fois au Conseil régional de conservation pour approbation. Il est encore difficile d’évaluer si tous ces projets de rénovation proposés dans le cadre de la loi 5366 respectent la conservation des structures historiques existantes, comme demandé par le Comité.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives considèrent que l’application actuelle de la loi 5366 représente une menace potentielle pour l’intégrité des zones du patrimoine historique et la péninsule historique.
e) Nouveau pont du métro traversant la Corne d’Or
Selon les informations obtenues de la part de la municipalité métropolitaine d’Istanbul, l’État partie indique que, suite à la décision du Comité du patrimoine mondial, les plans du pont du métro ont été révisés, la hauteur des pylônes du pont passant de 65 à 55m, ce qui correspond à la base de la Mosquée Süleymaniye. En janvier 2010, le Conseil régional de conservation a demandé que ces nouveaux plans lui soient soumis aux fins d’évaluation.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives considèrent que cette modification ne constitue pas un progrès considérable étant donné que la position du Comité du patrimoine mondial est parfaitement claire en ce qui concerne l’impact négatif important de cette structure à pylônes élevés et câbles, même avec une hauteur réduite à 55m, sur la ligne d’horizon et le cadre du bien et sur les perspectives de la mosquée Süleymaniye dont l'importance a été soulignée en justification du critère (i) comme chef d’œuvre du génie créateur humain et du critère (iv) comme offrant un exemple éminent d’une structure de la période ottomane. Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives notent par ailleurs que, depuis l’année dernière, la municipalité n’a réexaminé sérieusement aucune solution alternative, telle que le concept d’un pont plat, ni la suppression de la station au milieu du pont. En outre, il n’a pas été fourni pour le pont proposé une étude indépendante d’impact environnemental, basée sur une évaluation des attributs de la valeur universelle exceptionnelle, y compris la ligne d'horizon de la péninsule historique, comme demandé par le Comité et recommandé par la mission de suivi réactif conjointe Centre du patrimoine mondial / ICOMOS de 2009. Dans un rapport distinct reçu par le Centre du patrimoine mondial en janvier 2010, la municipalité métropolitaine d’Istanbul indique que « la construction du pont et le passage à la phase du premier essai de circulation sont planifiés pour être achevés fin 2010 ». Par ailleurs, le Centre du patrimoine mondial a également appris par les médias turcs que 24 piliers en acier sont déjà arrivés sur le site de construction et que les travaux ont déjà commencé. En outre, une réunion sur le problème du pont a eu lieu entre la délégation permanente turque et le personnel du Centre du patrimoine mondial le 30 avril 2010. Les discussions ont porté sur l’absence d’une évaluation d’impact indépendante concernant le pont proposé (basée sur une évaluation des attributs de la valeur universelle exceptionnelle, y compris la ligne d'horizon de la péninsule historique), comme demandé par le Comité. Le 18 mai, la délégation permanente a confirmé au Centre que les autorités turques envisagent d'entreprendre une évaluation d’impact indépendante alternative portant sur le pont du métro d’Haliç.
Par conséquent, le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives continuent de considérer que, compte tenu de l’absence d’une révision significative, ou du non-abandon du projet actuel du pont de la Corne d’Or par les autorités compétentes, les dispositions du paragraphe 179 des Orientations relatives à l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril sont susceptibles d’être prises en considération par le Comité du patrimoine mondial.
f) Projets de transport
L’État partie fait état de l’état d’avancement de deux projets de transport de grande envergure : le projet du tunnel du chemin de fer de Marmaray et celui du tunnel du Bosphore pour le passage de véhicules motorisés. Il précise qu’un concours de projets pour la principale station de transfert de Marmaray à Yenikapi, visant à conserver la zone archéologique, sera organisé par agence Istanbul Capitale européenne de la Culture 2010 et que des travaux intensifs de fouilles sont poursuivis sur le site.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives accueillent favorablement l’attention dont bénéficient les fouilles archéologiques dans les zones concernées et attendent de recevoir de la part de l’État partie des informations détaillées sur le projet de station, pour évaluation.
L’État partie indique par ailleurs que la Collaboration turque/coréenne (TKJV) a signé un contrat relatif au projet de tunnel sous le Bosphore pour le passage des véhicules motorisés (tunnel Eurasia) afin de préparer l’« évaluation environnementale et sociale » du projet devant être achevée au printemps 2010. Ce projet de tunnel vise à unifier la route nationale Istanbul-Ankara, avec élargissement de l’avenue Kennedy proche de la zone centrale du parc archéologique.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives restent préoccupés par l’impact d’un tel projet sur le bien et recommandent à l’État partie d’inclure dans l’« évaluation environnementale et sociale » proposée une évaluation spécifique des impacts éventuels sur les attributs de la valeur universelle exceptionnelle du bien, et ce avant toute approbation ou tout démarrage de travaux. Une telle évaluation aurait une importance cruciale pour prévenir tout impact négatif sur le bien dû à une augmentation de la circulation en direction de la péninsule historique. Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives regrettent qu’aucune information détaillée n’ait été transmise sur le plan de circulation, comme demandé par le Comité.
g) Maisons en bois de style ottoman
L’État partie rend compte des activités du KUDEB portant sur la formation de spécialistes en conservation des maisons en bois et sur la restauration de maisons en bois individuelles : les travaux sur 11 de ces maisons étaient achevés et ils étaient en cours pour 5 d’entre elles à la date de préparation de ce document. Les bâtiments historiques démolis par le KIPTAS en 2007 et 2008 doivent être restaurés, avec utilisation de matériaux et de techniques de construction d’origine ; l’approbation des projets de reconstruction est en cours. Le programme “Entretien et réparation des structures en bois” est dirigé par l’agence Istanbul 2010 en coordination avec le KUDEB et avec la participation de l’association nationale du bois.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives considèrent que les activités du KUDEB et des municipalités visant à financer et soutenir techniquement la conservation des maisons en bois devraient encore être encouragées et se félicitent de l’initiative conjointe avec l’agence Istanbul 2010 et l’association nationale du bois. Toutefois, le Centre du patrimoine mondial continue de recevoir des lettres au sujet de la démolition illégale de maisons en bois et note que les personnes concernées semblent avoir peu pris conscience des obligations de sauvegarder l’architecture vernaculaire et des avantages que cette sauvegarde présente pour le tourisme culturel et pour traiter les problèmes de logement.
h) Restauration des murailles théodosiennes
L’agence Istanbul Capitale européenne de la Culture 2010 finance un plan de gestion des murailles théodosiennes et plusieurs autres projets de restauration devant être finalisés en 2010. 14 bâtiments ont été frappés d’expropriation et 6 démolis dans la zone de Sur-i Sultani, en raison de la menace qu’ils faisaient peser sur l’intégrité de la zone, selon le rapport de l’État partie.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives notent que les informations données sont très limitées : ni cartes ni photographies ne sont fournies et il reste difficile d’évaluer si ces aménagements renforcent ou menacent l’intégrité du bien. De plus amples informations sont donc requises, conformément aux dispositions du paragraphe 172 des Orientations.
i) Hôtel Four Seasons
L’annulation du projet d’annexe de l’hôtel Four Seasons par décision de justice du 24 février 2009 a également interrompu les travaux de fouilles archéologiques. Les décisions des juridictions et Conseils régionaux compétents sont attendues.
Le Centre du patrimoine mondial et les Organisations consultatives accueillent favorablement la décision d’annuler la construction de l’annexe. Néanmoins, ils considèrent que ce retard met en péril d’importants vestiges archéologiques, en raison de leur exposition prolongée aux conditions météorologiques. Des mesures d’urgence devraient être prises pour la conservation des vestiges archéologiques.
L’État partie a également soumis un projet de déclaration de valeur universelle exceptionnelle, qui sera examiné par le Comité du patrimoine mondial sous le point 8 de l’ordre du jour (Document WHC-10/34.COM/8B).
En conclusion, le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives encouragent l’État partie à poursuivre ses efforts visant la mise en œuvre des mesures déjà demandées par le Comité du patrimoine mondial. Ils se félicitent des développements positifs qui ont commencés en coopération avec l’agence Istanbul Capitale européenne de la Culture 2010 et du financement alloué. Ils encouragent par ailleurs l’État partie à finaliser de toute urgence le plan de gestion du site en respectant le délai proposé d’un an afin de soutenir les développements positifs en cours et d’éviter des démolitions illégales, des reconstructions et aménagements inappropriés faisant peser une menace sur la valeur universelle exceptionnelle et sur l’intégrité du bien.
Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives regrettent que le pont proposé n’ait pas été abandonné et que des concepts alternatifs comme celui d’un pont plat n’aient pas été examinés par les autorités, comme demandé par le Comité du patrimoine mondial. La menace que fait peser le pont prévu sur la Corne d’Or, ainsi que les menaces émanant de reconstructions et aménagements inappropriés, notamment dans le cadre de la loi 5366, peuvent toutes potentiellement avoir un impact négatif et irréversible sur la valeur universelle exceptionnelle et l’intégrité du bien. Le Centre du patrimoine mondial et les organisations consultatives considèrent par conséquent que les dispositions du paragraphe 179(b) des Orientations s’appliquent et que le Comité du patrimoine mondial pourrait souhaiter envisager l’inscription sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Au cas où cette option serait prise en considération, ils proposent en outre un état souhaité de conservation et des mesures correctives, énoncés dans le projet de décision.