L’État partie de l’Équateur a soumis un rapport le 15 février 2006 indiquant l’avancement réalisé en matière de conservation et de gestion des îles. Parmi les points importants à noter :
a) Le Ministre de l’Environnement, avec le soutien du PNUD et de la Banque interaméricaine de développement (BID), a mis au point un processus transparent pour la sélection du directeur du Service du Parc national des Galápagos. Un nouveau directeur a été nommé en avril 2006 ;
b) Un nouveau plan de gestion du Parc national des Galápagos (GNP) a été adopté en avril 2005. Ce plan favorise « une vision partagée de l’archipel et de sa gestion pour le maintenir en tant que système écologique, socioéconomique et durable sur le plan environnemental » ;
c) La mise en œuvre du plan de gestion de la Réserve marine des Galápagos (GMR) (approuvé en 1999 à l’issue d’un processus participatif complet) est bien avancée. Le Service du Parc national des Galápagos (GNPS) évalue également l’efficacité de ses activités de gestion, de contrôle et de surveillance dans le périmètre des 133 000 km2 de la GMR. La surveillance va être renforcée grâce à un accord qui doit être signé avec la Marine ;
d) Le gouvernement a interdit la pêche à la palangre dans la GMR en mai 2005. Il a également interdit l’exportation d’ailerons de requins au niveau national pour tenter d’enrayer la pêche au requin illégale aux Galápagos. Parallèlement à ces mesures, le gouvernement a engagé des fonds nationaux, ainsi que des fonds de la BID, de Conservation International et d’autres bailleurs de fonds, pour aider à trouver des solutions de remplacement pour les pêcheurs de la région, y compris le traitement et la mise en réserve du produit de la pêche pour essayer d’accroître la valeur de la ressource et influer le marché du tourisme, qui importe du poisson depuis le continent ;
e) Un financement de la BID et du FEM/PNUD a contribué à la mise en place de l’infrastructure de base d’un Système d’inspection et de quarantaine (SESA-SICGAL) pour les Galápagos, à Quito et Guayaquil sur le continent ;
f) Une initiative italienne de coopération soutient un projet de renforcement des capacités à l’Institut national des Galápagos (INGALA), chargé de planifier et contrôler des activités essentielles de développement dans les îles, y compris des contrôles migratoires ;
g) Le Ministère de l’Environnement, avec le soutien d’une table ronde de bailleurs de fonds, a lancé l’Initiative Galápagos 2020 qui vise à créer une vision commune des Galápagos entre les parties prenantes engagées dans la conservation et la gestion des îles.
Le rapport de l’État partie, résumé ci-dessus, a fourni des informations de base à la mission UNESCO/UICN de suivi réactif aux Galápagos.
Un ensemble de 33 réunions a permis à l’équipe de la mission de s’entretenir avec les principales parties prenantes des îles, représentant les autorités et institutions nationales et locales, les élus, les ONG, d’autres représentants de la société civile et du secteur privé. Bien que l’on ait pu noter un certain avancement sur plusieurs questions soulevées par le Comité du patrimoine mondial, il est aussi très clair que l’on assiste à un changement fondamental aux Galápagos. Ce changement, qui est décrit en détail plus loin, à d’importants effets négatifs sur certains aspects de la conservation, notamment :
a) Diminution accélérée de l’isolement écologique
Les écosystèmes uniques des Galápagos se sont développés pendant des millions d’années grâce à leur isolement biologique des masses terrestres continentales. Les hommes y ont introduit – à dessein ou accidentellement – 1 500 espèces animales et végétales inventoriées, essentiellement depuis les 40 dernières années, et, malgré de récents efforts, ce processus ne cesse ne s’accélérer. On sait peu de choses sur les introductions marines. Actuellement, 33 vols hebdomadaires transportent passagers et marchandises entre le continent et les deux aéroports des Galápagos. De vieux cargos aux conditions d’hygiène douteuses, en provenance de Guayaquil, transportent toutes les marchandises, y compris des produits frais, depuis le continent jusqu’aux trois principaux ports des îles. Des avions et bateaux privés en provenance d’autres points d’Amérique latine arrivent aussi dans les îles (100 arrivées en 2004-2005) et représentent tous un nouveau risque d’introduction. Ce trafic de plus en plus important crée un véritable tapis roulant d’introduction de nouvelles espèces qui se dispersent ensuite dans les Galápagos. Un comité d’experts a prédit l’arrivée du virus du Nil occidental avant 2010, à moins que l’on applique strictement une panoplie complète de mesures d’inspection et de quarantaine.
b) Effort de capture d’espèces marines non-durable
Malgré d’importants efforts déployés par le GNPS et la Fondation Charles Darwin (CDF) pour gérer la pêche, la ressource du concombre de mer est à toutes fins pratiques épuisée à cause de la pêche illégale et d’une absence de souci de durabilité. La communauté des pêcheurs cherche maintenant d’autres moyens de maintenir ce revenu mais il est difficile de trouver des solutions. La pression de la pêche illégale reste donc forte – que ce soit hors-saison ou pour pêcher des espèces non autorisées (essentiellement du requin). Selon les estimations de différentes sources fournies à l’équipe de la mission, on peut raisonnablement estimer que jusqu’à 300 000 à 400 000 requins ont été pêchés dans les eaux des Galápagos en 2005.
c) Capacité institutionnelle limitée et faiblesse de la gouvernance
Le personnel interrogé dans les principales institutions engagées dans la conservation et la gestion des îles – le GNPS, l’INGALA et le SESA-SICGAL – était zélé et très professionnel. Toutefois, une absence chronique de capacité due à des ressources limitées, et la très courte occupation de postes à responsabilités empêchent ces institutions de remplir efficacement leur mandat.
Lors de la rédaction du présent rapport, une directrice venait d’être nommée à la tête du GNPS à l’issue d’un processus long, rigoureux et transparent. C’est une évolution positive et l’on espère que la titulaire conservera son poste après les élections nationales d’octobre. Le GNPS manque de personnel pour traiter tous les aspects de la gestion (ainsi les effectifs des patrouilles de la réserve marine sont sous-évaluées de 40 %). Le GNPS accumule les responsabilités selon la Loi spéciale pour les Galápagos et ses dispositions législatives, mais il voit cependant ses ressources diminuer.
Bien que l’INGALA (qui a eu huit directeurs depuis 1998) soit juridiquement mandaté pour agir en tant qu’organisme régional de planification aux Galápagos, il a dû restreindre son action à renforcer ses propres capacités et à rédiger des documents consensuels de planification qui restent à mettre en œuvre. Il semble avoir peu de possibilités pour faire respecter ses plans, ce qui laisserait entrevoir une lacune juridique. Les différentes administrations municipales prennent des décisions unilatérales en matière de développement, qui sont négatives en termes de conservation et de développement durable, et cela sans objections apparentes de l’INGALA. Bien que ce dernier ait entamé un processus de grande ampleur pour identifier les immigrants illégaux, l’équipe de la mission n’a pas entendu parler de mesures prévues pour empêcher leur arrivée permanente. Il en résulte que l’immigration se poursuit impunément. Bien que l’INGALA soit doté d’un Comité spécialisé pour la coordination institutionnelle, chargé de veiller à ce que toutes les institutions des Galápagos travaillent à une vision commune, ce Comité ne s’est jamais réuni.
Le SESA-SICGAL (6 directeurs depuis 2001, date officielle de sa création) est chargé d’empêcher l’arrivée d’espèces étrangères et d’identifier/éradiquer les nouvelles espèces introduites avant qu’elles ne s’établissent. C’est un organisme professionnel doté de techniciens qualifiés et zélés. Cependant, l’infrastructure existante et les ressources humaines et financières sont très limitées et ne peuvent permettre de répondre aux demandes créées par les nombres et les volumes de plus en plus importants de personnes et de marchandises ; encore moins au projet d’ouverture de nombreux points d’accès aux îles, ce qui constitue en lui-même un sérieux motif de préoccupation. Qui plus est, l’infrastructure dont dispose Guayaquil n’est pas totalement opérationnelle, ce qui complique l’inspection et le contrôle de tous les navires embarquant des marchandises dans ce port. Ces bateaux sont très mal équipés et constituent eux-mêmes un risque important en termes d’introduction d’espèces étrangères aux Galápagos. Les espèces marines étrangères ne sont pas prises en compte et les coques des navires (cargos aussi bien que bateaux de plaisance) ne sont pas inspectés. Bien que la loi les y oblige, les compagnies aériennes ne désinfectent par fumigation ni les cabines des passagers ni les soutes – ces dernières jugées par les scientifiques être les sources les plus probables d’entrée des moustiques porteurs du virus du Nil occidental. Il n’est donc pas possible de réagir à la découverte de nouvelles espèces introduites avant leur établissement et leur propagation.
Alors que toutes les institutions nationales représentées dans les îles souffrent d’instabilité et d’absence d’autorité, les administrations politiques locales qui gouvernent les îles (administrations municipales et locales, représentants locaux à l’Assemblée nationale) sont stables et prennent l’initiative de favoriser de nouveaux projets d’aménagement qui sont souvent en contradiction flagrante avec la Loi spéciale pour les Galápagos. Une municipalité s’est ainsi déclarée « capitale mondiale de la pêche sportive » et parraine régulièrement des manifestations de pêche sportive malgré l’illégalité actuelle de cette activité. Une autre municipalité construit actuellement un nouveau terminal d’aéroport bien qu’aucun vol commercial n’ait actuellement l’autorisation d’y atterrir.
d) Taux élevé d’immigration :
Bien qu’une réglementation précise sur le contrôle de l’immigration humaine vers les îles ait été adoptée dans le cadre de la Loi spéciale pour les Galápagos, elle n’est pas appliquée. De ce fait, l’immigration contribue nettement à augmenter la croissance démographique – soit d’environ 6,9 % actuellement. Les Galápagos comptent actuellement environ 27 000 habitants (contre 18 000 en 1998), dont près de 5 000 soupçonnés d’y être entrés illégalement.
Le taux élevé d’immigration augmente les demandes de produits importés (produits alimentaires et autres) vers les îles, ce qui, à son tour, augmente le risque d’introduction d’espèces étrangères envahissantes.
e) Retard dans l’application complète de la Loi spéciale pour les Galápagos :
La Loi spéciale pour les Galápagos, approuvée en 1998, constitue le cadre juridique qui doit régir les activités de production des Galápagos. Elle est fondée sur la nécessité de maintenir l’isolement écologique des îles et s’appuie fermement sur le principe de précaution (article 2, paragraphe 2). Malgré l’adoption de nombreuses dispositions réglementaires générales et particulières, on constate une sérieuse lacune de ces dispositions en matière de tourisme. Cette absence, associée à la promotion d’activités illégales comme la pêche sportive et l’arrivée croissante de gros bateaux, contribue à créer de plus en plus de frustrations dans de nombreux secteurs. C’est le cas notamment pour la pêche : les parties prenantes concernées voient des intervenants extérieurs se positionner pour profiter, en position dominante, des occasions offertes par le tourisme qui, croyaient-elles, leur seraient réservées. La Loi prévoit aussi une réforme éducative aux Galápagos et l’intégration d’un programme comportant un important volet sur les Galápagos, avec étude des questions associées à l’environnement et à la conservation. Cette réforme, que beaucoup jugent essentielle – et qui constitue un effort pour créer une culture insulaire locale permettant de résoudre positivement les questions de conservation à long terme – reste à se traduire dans les faits.
Les dispositions réglementaires adoptées (notamment l’immigration et la pêche) ne sont pas véritablement appliquées, et ont peu de chances de l’être tant que le problème de la capacité ne sera pas résolu.
f) Tourisme
Le tourisme est de loin le facteur économique essentiel des Galápagos et de fait, directement ou indirectement, avec des effets économiques multiplicateurs, est le principal facteur d’immigration illégale.
Le modèle touristique traditionnel de vie à bord d’un bateau de croisière aux Galápagos a eu relativement peu d’impact sur l’état de conservation du site, bien que cela puisse créer de véritables menaces – en particulier le transfert involontaire d’espèces d’insectes, de plantes et même d’oiseaux entre les îles. L’équipe de la mission a également reçu plusieurs rapports signalant les bateaux de croisière comme important facteur d’immigration illégale, par le biais de pratiques d’emploi à court terme de personnel peu payé en provenance du continent.
L’accent est mis de plus en plus sur le tourisme local permettant aux résidents locaux de tirer davantage de profit des quelque 120 000 touristes et plus qui visitent les îles (chiffre de 2005). Malgré l’intérêt qu’elles présentent en principe, ces initiatives risquent d’ouvrir de nouveaux secteurs économiques susceptibles d’être limités par une législation faible en matière d’immigration et de planification régionale. C’est déjà le cas pour le tourisme de croisière et cela augmente la demande de travail peu rémunéré en provenance du continent, entraînant un accroissement démographique instable et sans fin.
g) Modèle de développement économique
Les Galápagos subissent un changement fondamental : ancien parc national isolé donnant des moyens de subsistance à une population humaine peu nombreuse qui ne participait pas à l’économie mondialisée, elles sont devenues un centre d’intérêt commercial international attirant des capitaux et des immigrants à un rythme accéléré. Certains aspects en témoignent :
a) Taux de croissance démographique allant jusqu’à 6,9 % (dont la moitié due à l’immigration illégale) ;
b) Jusqu’à 20 % des résidents sont illégaux ;
c) Des bateaux de croisière transportant 500 passagers naviguent maintenant dans les îles (la limite était précédemment de 90 passagers) ;
d) De grandes compagnies internationales de navigation ont maintenant des filiales aux Galápagos ;
e) Expansion hôtelière ;
f) Les ventes par Internet de terrains aux Galápagos visent les marchés internationaux[1] ;
g) Les Galápagos ont été illégalement déclarées « Capitale mondiale internationale de la pêche sportive » ;
h) Forfaits de pêche sportive ouvertement proposés par Internet aux Galápagos[2] ;
i) Augmentation annuelle de 12 % du nombre de touristes ;
j) 33 vols commerciaux par semaine ;
k) Construction d’un terminal d’aéroport moderne dans une ville, bien qu’aucun vol commercial n’ait actuellement l’autorisation d’y atterrir ;
l) Hausse de la spéculation sur les prix de l’immobilier le long des côtes ;
m) Accès facilité aux marchés mondiaux des fruits de mer, ce qui entraîne un épuisement commercial rapide des espèces à forte valeur, autorisées ou non.
Les Galápagos adoptent peu à peu un modèle de développement économique fondamentalement contraire aux intérêts de la conservation à long terme et du développement durable. Différentes subventions gouvernementales encouragent ce modèle (bas prix du carburant, de l’électricité et des transports). Comme le démontrent tous les écosystèmes insulaires, si l’on ne peut séparer la présence humaine du processus d’introduction d’espèces étrangères, cela finit par entraîner une perte massive de la biodiversité indigène et endémique.
i) Une vision pour les Galápagos
Le Comité du patrimoine mondial, par sa décision 29 COM 7B.29, a demandé que l’UNESCO travaille avec l’État partie à développer une vision consensuelle et pragmatique à long terme pour les Galápagos. L’État partie a entamé ce processus dénommé « Vision 2020 ». Bien que louable, il reste limité dans sa portée car il émane essentiellement des niveaux supérieurs du Ministère de l’Environnement, avec une certaine participation de la communauté bilatérale et multilatérale d’aide au développement. Les parties prenantes locales des Galápagos sont très peu informées de cette initiative et n’y prennent donc pas part. Ce n’est que lorsque les partenaires locaux s’engageront totalement dans ce processus de vision que les acteurs concernés basés aux Galápagos fourniront le soutien nécessaire pour transformer cette vision en réalité. On peut aussi craindre, après les élections nationales prévues à la fin de 2006, une perte de l’impulsion qui sous-tend cette initiative.
[1] www.santacruzgarden.com
[2] www.fishgalapagos.com, www.galapagosfishing.com