Le 30 janvier 2007, le Centre du patrimoine mondial a reçu un rapport annuel de l'Institut national culturel (INC). Puis, le 15 mars 2007, le Centre a reçu de l'Institut national des Ressources naturelles (INRENA) un rapport annuel du patrimoine naturel. Cette approche segmentée de la présentation du rapport sur ce site mixte est révélatrice du défaut persistant de gestion d’ensemble du Sanctuaire. Il faudrait qu'un rapport global unique soit présenté dans l'une des langues officielles de la Convention par l'Unité de gestion générale du Sanctuaire, avec les apports de chacune des instances participantes (INC, INRENA, ministère du Tourisme MINCETUR et gouvernement régional).
Le Comité du patrimoine mondial a reçu le 26 septembre 2006 un projet de plan de préparation aux risques. Pour ce qui est des glissements de terrain, les études techniques ont seulement été entreprises à la Citadelle. Aucune mention n'est faite des risques d'éboulements sur la route de Hiram Bingham, seule voie d'accès des véhicules à la Citadelle, où se sont produits plus de cinq glissements de terrain ces derniers mois ; de même, la capacité de charge de la route n'a pas été évaluée. Aucune étude n'a été entreprise dans la zone à haut risque qui comprend les versants et le lit des rivières qui convergent sur le village de Machu Picchu, où l’on a constaté de sérieux dégâts qui se sont aggravés ces cinq dernières années. Malheureusement, aucune carte des risques de la zone protégée n’a été dressée et aucune analyse n'a été faite des photos satellites existantes pour détecter les processus géologiques en cours ou suivre l'impact des phénomènes d'éboulement qui se sont amplifiés depuis que le recul des glaciers a commencé à s’accélérer en 1998. Aucune action n'a été entreprise pour curer le lit de l’Alcamayo, consolider les murs de soutènement de la rivière dans l’ensemble du village de Machu Picchu et ses environs, et aucune carte des risques géologiques n'a été dressée à la bonne échelle. La population implantée dans les zones centrale et tampon a peu de notion des risques auxquels elle est confrontée, peu d’inclination culturelle pour apprécier le risque et n’a aucun respect de l'application des normes et de la réglementation. Malheureusement, le schéma directeur existant a aussi servi d’outil pour empêcher la construction incontrôlée dans le village de Machu Picchu.
En mai 2006, le Centre du patrimoine mondial a demandé des informations sur la construction du pont de Carrilluchayoc dans la zone tampon du Sanctuaire, située seulement à quelques kilomètres de la zone centrale du bien. Le pont et la route se trouvent dans une aire géologique instable qui est sujette aux éboulements, ce qui permet maintenant de disposer d’une nouvelle route d’accès incontrôlée dans cette partie très vulnérable du Sanctuaire. Les médias ont annoncé la décision de la municipalité de Santa Teresa de construire le pont et la route d’accès en décembre 2006. Le Centre du patrimoine mondial a envoyé un courrier officiel au Conseil des Ministres du Pérou et à tous les Ministres concernés et aux instances nationales qui s'occupent de la préservation du bien. Aucune réponse officielle n'a été reçue. Malgré la recommandation du Centre du patrimoine mondial d’empêcher la construction jusqu'à ce que la mission de suivi réactif ait lieu, le Centre a été informé par la presse que le gouvernement régional de Cuzco et les représentants des municipalités avaient organisé une cérémonie d'inauguration officielle du pont le 19 mars 2007.
L’ICOMOS a noté que le rapport 2006 de l'INC rend compte des progrès réalisés dans la gestion du site archéologique de la Citadelle, des Chemins de l’Inca dans la zone centrale et la zone tampon du Sanctuaire, et qu’il décrit en détail quelques-unes des interventions entreprises sur plusieurs sites archéologiques de Valle Sagrado. En matière de conservation, des progrès ont été accomplis concernant : (i) la démarcation des limites du Sanctuaire au moyen d’équipement GPS ; (ii) les explorations archéologiques et les chantiers de conservation à Wiñaywayna et Choquesuysuy ; (iii) les opérations de maintenance sur six ensembles archéologiques liés aux différents itinéraires du Chemin de l’Inca et de la Citadelle de Machu Picchu. Le rapport de l’INC relève également que plusieurs projets archéologiques proposés n'ont pas été mis en œuvre l'an dernier du fait des procédures budgétaires du Sistema nacional de Inversión pública (SNIP) qui ont retardé l’approbation des fonds. Malheureusement, le rapport ne fait aucune allusion à la mise en œuvre du projet d'urbanisme annexe au village de Machu Picchu, ni à la construction du pont et de la route d’accès de Carrilluchayoc. L'ICOMOS s'inquiète également des nouveaux projets routiers dans la région qui facilitent l’accès à Santa Teresa, une communauté qui n'est pas préparée à recevoir un flux de touristes croissant. L’amélioration des routes de cette région facilitera l’accès des cars et des voitures entre Cuzco et Santa Teresa et aura pour conséquence un essor incontrôlé du tourisme et un afflux de touristes de plus en plus important au Sanctuaire.
L’UICN observe que le rapport 2006 de l'INRENA couvre la gestion des ressources naturelles du Sanctuaire. Elle constate des progrès en matière de conservation. S’agissant de l'utilisation publique, le MINCETUR a établi la mission et le processus d'instructions pour dresser un plan d'utilisation du tourisme comme un apport dans le cadre d’un plan d’utilisation publique élargi. En outre, le rapport mentionne : (i) le lancement d'un projet de plan de communication ; (ii) l'établissement de statistiques de référence sur le tourisme ; (iii) la création d'un centre d'information à Cuzco ; et (iv) l'élaboration de plans pour un centre d'accueil des visiteurs à Pisqacucho, à l'entrée Est du Sanctuaire. En ce qui concerne la gestion, le rapport mentionne par ailleurs : (i) la conception, la mise en œuvre et le suivi du plan d'action de 2006 ; (ii) l'ébauche d'une proposition d’alternatives de gestion d’ensemble en remplacement de l'Unité de gestion générale inactive ; (iii) la mise en œuvre d’un relevé cadastral de l'occupation des sols dans les zones rurales à l’intérieur du Sanctuaire ; (iv) l'élaboration d'un projet de plan de financement durable ; et (v) la création d'une bibliothèque centrale pour le Sanctuaire à l'Université nationale de Cuzco.
Le rapport de l'INRENA relève aussi les points suivants non résolus :
a) La construction de la voie d'accès et du pont de Carrilluchayoc à la limite Ouest du Sanctuaire sans étude d'impact environnemental ni approbation du plan du projet, en dépit même de la forte opposition manifestée par l'INC et l'INRENA, et d’une ordonnance d'interdiction temporaire du tribunal du district d'Urubamba.
b) L'expansion du village de Machu Picchu au-delà du périmètre qui avait été défini, la construction de bâtiments au bord de la rivière Vilcanota et la construction d'immeubles de plus de trois étages sans avoir obtenu les permis de construire requis. Cela a suscité une vive inquiétude du fait de l'absence de procédure régulière, de l'échec total de la gouvernance, de la fréquence accrue des inondations et des risques d'éboulement.
Comme l’a suggéré le Comité du patrimoine mondial, dans sa décision 30 COM 7B.35, une mission a été effectuée par des représentants du Centre du patrimoine mondial, l'ICOMOS et l'UICN entre le 23 et le 30 avril 2007 pour évaluer l'état de conservation du bien. Un atelier participatif a été organisé par le Centre du patrimoine mondial avec la collaboration des instances chargées de la conservation du Sanctuaire : l’INRENA, l’INC, le MINCETUR et le gouvernement régional de Cuzco. Durant la mission, des réunions se sont tenues avec les maires du district d'Urubamba et des visites sur le terrain ont été menées sur les principaux sites du Sanctuaire. Ces visites ont été complétées par plusieurs ateliers au village de Machu Picchu avec des représentants du secteur du tourisme, de la police, des services médicaux, des enseignants, des agences de tourisme locales et du personnel des Chemins de fer péruviens. La croissance démographique continue et chaotique du village de Machu Picchu (264 % entre 1993 et 2005 - la plus forte du Pérou) a fait du village la principale menace pour le bien du patrimoine mondial, accentuée par les nouveaux points d'accès des piétons et des véhicules dans la partie occidentale du Sanctuaire. Le village de Machu Picchu requiert la mise en œuvre d’un plan d’action immédiat pour que les points suivants soient traités en urgence de façon pratique :
- l'espace restreint dont dispose le village de par sa géographie spectaculaire,
- le risque majeur dû aux glissements de terrain,
- le nombre et la hauteur incontrôlés des bâtiments,
- l'absence de contrôle des biens et la qualité de construction des édifices,
- les capacités très limitées du système médical et de lutte contre les incendies pour la population locale et les visiteurs,
- l'entassement des déchets solides et liquides sans qu'aucune solution adéquate n'ait été trouvée pour les éliminer,
- le degré de pauvreté et les problèmes de conflits d'intérêts
Le Centre du patrimoine mondial a organisé un atelier pour faciliter une discussion du schéma directeur entre les acteurs principaux ; l’atelier a bien été suivi les 28 et 29 avril 2007 par des représentants de la société civile des communautés de la Vallée sacrée, de l'INC, l’INRENA, le MINCETUR et l'Autorité régionale de Cuzco. Quatre-vingt-deux institutions ont pris part à l’événement. Il a été convenu de l'urgence d'entreprendre le plan d'utilisation publique à travers un processus participatif avec les acteurs de la zone centrale et de la zone tampon du Sanctuaire. L’évaluation et la préparation aux risques est l’un des sujets de préoccupation les plus immédiats.
Les représentants de la mission partagent l'inquiétude de l'INC, de l'INRENA et du MINCETUR devant la construction de la route et du pont de Carrilluchayoc et le développement incontrôlé du village de Machu Picchu. La crise de plus en plus aiguë de la gouvernance et de l’application de la procédure régulière, et les risques accrus pour les visiteurs et les résidents sont particulièrement préoccupants.
Dans ses observations, la mission a déploré :
a) l'insuffisance des progrès accomplis pour établir un plan d'utilisation publique et le retard conséquent au niveau de l'identification et de l'analyse des alternatives concernant le transport et l'accès, la diversification des attractions et des activités proposées aux visiteurs et la décongestion du village et de la Citadelle de Machu Picchu ;
b) l'échec du mécanisme de gouvernance de l'Unité de gestion générale à assurer une gestion d’ensemble du Sanctuaire et la participation de tous les acteurs à l'élaboration et à l’examen du schéma directeur du Sanctuaire ;
c) l'absence de mesures effectives d’atténuation des éboulements, le risque d’effondrement des édifices, les conditions d'insalubrité, le risque d’incendie et le disfonctionnement social du village de Machu Picchu ; et
d) la réduction du contrôle d'accès au Sanctuaire et l'absence d'information officielle diffusée aux visiteurs et aux professionnels du tourisme sur : (a) la gravité des risques liés au fait de passer la nuit au village de Machu Picchu et (b) le niveau de difficulté et les risques associés à l'usage des autres chemins et points d'accès au Sanctuaire.
Parmi les sujets de préoccupation qui viennent d’être évoqués, deux sont particulièrement sensibles au temps et nécessitent une action d'urgence immédiate. Ce sont : (a) le nouvel accès occidental depuis Santa Teresa rendu possible par la construction illégale du pont et de la route de Carrilluchayoc, et (b) l'information officielle transmise aux visiteurs sur les risques considérables que présente le fait de passer la nuit au village de Machu Picchu. Une Stratégie participative d'urgence pour le contrôle de l'accès occidental doit donc être élaborée et mise en œuvre pour traiter les points suivants :
a) Le maintien des options pour un accès occidental au Sanctuaire bien conçu, qui tienne compte des risques de glissements de terrain, des problèmes de sécurité, de l'intégrité du paysage, de la fonctionnalité et des intérêts légitimes des communautés qui y sont associées ;
b) Le passage des randonneurs le long de la ligne de chemin de fer reliant la centrale hydroélectrique d’EGEMSA au village de Machu Picchu, aux abords immédiats de la zone centrale du Sanctuaire ;
c) La prolifération de cabanes de fortune pour la vente d’aliments et de boissons aux randonneurs ;
d) La transformation du terminus ferroviaire d’EGEMSA en un marché et un parc de stationnement des véhicules qui transportent les randonneurs de/à Santa Teresa ;
e) L'emplacement du poste d'entrée de l'INRENA près du magasin de poudres de l'EGEMSA et les mesures de sécurité officielles qui devraient entrer en vigueur ;
f) L'extension des aménagements touristiques à partir du village de Machu Picchu le long de la ligne de chemin de fer jusqu’à l'EGEMSA ;
g) L'installation de logements de fortune, restaurants, hôtels, terrains de camping et autres petites boutiques le long de la route qui mène de Santa Teresa au terminal ferroviaire de l'EGEMSA ;
h) Les plans nationaux et régionaux de construction de routes (Ollantaytambo, Abra Málaga, Quillabamba, Santa Teresa, Vilcabamba, Choquequirao) qui pourraient avoir un effet préjudiciable sur l'intégrité et l'authenticité du Sanctuaire.
L'instabilité de la structure administrative et la procédure légale démontrées par l'exécution et la mise en service effectives de la route et du pont de Carrilluchayoc, construits illégalement, font qu’il est absolument essentiel d’interdire l'occupation sans titre des terrains longeant la nouvelle route et du terminal ferroviaire de l'EGEMSA. Dès lors que ces lieux auront été investis, le phénomène sera très probablement irréversible et toute perspective d’aménagement ordonné de cette route d'accès sera définitivement vouée à l’échec. La perspective d’une transformation de la ligne ferroviaire qui relie actuellement l'EGEMSA au village de Machu Picchu en une route d'accès aux véhicules est le pire des scénarios qu’il faut l'éviter à tout prix.
Les projets nationaux de construction de nouveaux réseaux routiers et de pavage des routes existantes dans la zone tampon du Sanctuaire, l'augmentation du trafic automobile entre Santa Teresa et l'EGEMSA/village de Machu Picchu, le nombre croissant de visiteurs et l'absence de contrôle d’accès pourraient d’ici peu rendre impossible la bonne gestion du site et, par conséquent, mettre en péril les valeurs universelles exceptionnelles du bien. En cas d'insuffisance des progrès accomplis dans l’élaboration et l’application de la Stratégie participative d'urgence pour le contrôle de l'accès occidental en vue de contrôler et de réduire les pressions de plus en plus fortes exercées sur le Sanctuaire, le Comité du patrimoine mondial pourrait être obligé d’envisager l'inclusion du site sur la Liste du patrimoine mondial en péril. L'autre mesure d'urgence requise est de créer et de mettre en œuvre dans les plus brefs délais un programme d'information publique en plusieurs langues pour avertir les visiteurs et les voyagistes des risques très réels encourus sur le plan sanitaire, mais aussi des risques d’éboulement, d’incendie, d’effondrement des bâtiments associés au fait de passer la nuit au village de Machu Picchu.