L’ensemble historique de Rabat : un patrimoine partagé
La ville de Rabat a connu un long et prestigieux parcours historique témoignant de la permanence de l'occupation humaine sur le site depuis la période préhistorique jusqu'à nos jours. En effet, plusieurs sites préhistoriques ont ainsi été découverts tels que les grottes d'al Harhoura, de Témara et la nécropole de Skhirat. Des indices d'occupation protohistoriques ont été relevés au niveau du site de Dar Soltane.
Les traces les plus anciennes de l'époque historique remontant au VIIème-VIème siècles av.-J.-C., ont été recueillies sur le site du Chellah et attestent de la présence d'une installation phénicienne sur ce point du littoral atlantique, entre la ville phénicienne de Lixus au nord du Maroc et l'établissement de Mogador au sud. Le site développa un commerce florissant sous le règne les rois maurétaniens aux IIème et Ier siècles av. J.-C. A partir de 40 ap. J.-C. la cité entra sous la domination romaine, elle devint, par la suite, le municipe de Sala et continue à jouer un rôle prépondérant en tant que port actif sur le littoral atlantique jusqu'au début du Vème s. ap. J.-C.
Le site de Rabat connaîtra un nouvel essor sous les Almoravides qui décidèrent, en 1142-1145, de bâtir sur l'éperon rocheux des Oudaïa, à l'embouchure du fleuve du Bouregreg, un fort baptisé Ribat de Tachfine ou ribat des Bani Targha. Ce premier noyau de la ville de Rabat, fut transformé sous les Almohades en une forteresse portant le nom d'al Mahdiya. Elle fut réaménagée en résidence princière où sont accueillies des délégations officielles, et en base de ralliement et d'appui pour les besoins de la conquête de la péninsule ibérique entamée à partir de 1148 ap. J.-C.
A la mort d'Abd al-Moumen, son fondateur, la forteresse perdit de l'importance pour être finalement délaissée au profit d'une nouvelle fondation le Ribat al Fath (le cantonnement de la conquête). En 1195, son successeur Yaâkoub al-Mansour ordonna la construction de cette ville de laquelle il comptait faire la capitale de l'empire almohade. La construction de cette œuvre monumentale se poursuivit pendant tout son règne, de prestigieux monuments virent ainsi le jour tels que les remparts, les portes, la mosquée de Hassan... Sous la domination des Mérinides (XIIIème-XVème s.), une autre œuvre dynastique, la nécropole royale de Chellah, fut installée sur les ruines de l'antique Sala.
A partir de 1609, l'arrivée des Hornacheros, réfugiés musulmans expulsés par Philippe III d'Espagne donna un nouvel élan à Rabat. Ces morisques fondèrent la république du Bouregreg qui prit l'ancienne forteresse des Oudaïa comme capitale et entreprit une intense activité de course maritime qui dérouta le commerce des Européens. Ce n'est qu'avec l'avènement de la dynastie alaouite que prit fin la situation tourmentée que connaissait l'estuaire du Bouregreg.
La période de règne des premiers monarques alaouites a été marquée par l'affermissement de la souveraineté du pouvoir central. Ainsi, le sultan Sidi Oudaïa Ben Abdellah (1757-1790) renforça la défense des ports du littoral atlantique dont celui de Rabat. Il fut ainsi à l'origine de la construction de la Sqala et des batteries défendant l'embouchure du Bouregreg. A la fin du XVIIIème siècle, la ville de Rabat est doublée, du côté du continent, d'une nouvelle muraille.
En 1912, sous le Protectorat français, Rabat est hissée au rang de capitale du Royaume et siège d'un Etat moderne. La cité est restructurée selon un style d'urbanisme européen inspiré de plusieurs courants et modèles d'architecture dont triomphent les styles néo-classique, art déco et néo-mauresque. A l'aube de l'indépendance du pays, le site emblématique de la mosquée Hassan accueillit un chef d'œuvre de l'architecture islamique au Maroc, le Mausolée Oudaïa V qui symbolise la continuité d'un art millénaire.
Justification de la Valeur Universelle Exceptionelle
L'ensemble historique et monumental de la ville de Rabat s'impose comme un exemple exceptionnel sur plusieurs registres :
1. La ville recèle du point de vue de l'histoire un patrimoine allant de la période antique jusqu'à la moitié du XXème siècle, comme en témoignent les ensembles monumentaux considérés dans la présente proposition d'inscription à savoir : le site archéologique du Chellah, la Qasba des Oudaïa, la muraille et les portes almohades, la mosquée de Hassan, la médina, la ville nouvelle et le Mausolée Mohammed V. La trajectoire historique de la ville est assez remarquable notamment par rapport à la période almohade qui fut à l'origine même du nom de Rabat : « Ribat al Fath ». En effet, pendant cette période phare de l'histoire du Maroc, la ville fut fortifiée et équipée par le calife almohade Yaâkoub al Mansour pour en faire la capitale de son empire et une base militaire pour la préparation de la conquête de l'Andalousie. A cet égard, il est important de souligner que du temps de ce souverain l'empire almohade a atteint son apogée, il s'étendait sur un vaste territoire allant de l'Atlantique à l'ouest jusqu'à Barqa en Libye à l'est et de l'Andalousie au nord jusqu'aux pays de l'Afrique subsaharienne au sud.
2. Du point de vue de l'art, la ville de Rabat offre un très bel exemple d'ensembles monumentaux d'une densité et d'une qualité remarquables. Les éléments successifs ponctuant la rive gauche de la vallée du Bouregreg, sont parfaitement agencés et ancrés dans le paysage ; leurs concepteurs successifs ont, sur le plan de l'aménagement du site, apporté chacun des éléments complémentaires. Ainsi, l'axe de la médina fondé au XVIème siècle s'alignait sur celui de la Qasba des Oudaïa, noyau islamique de la ville de Rabat. Il fut prolongé, au début du XXème siècle, par les urbanistes français vers la ville nouvelle à travers l'actuel boulevard Mohammed V qui aboutit sur la mosquée Sounna.
Satements of authenticity and/or integrity
Les monuments et les sites de la ville de Rabat ont fait l'objet de plusieurs monographies dans les domaines de l'histoire, de l'architecture et de l'archéologie. Les études les plus importantes datent du début du XXème siècle, elles reflètent une véritable volonté des autorités du Protectorat d'inventorier et d'étudier le patrimoine artistique marocain. Le Maréchal Lyautey, Résident général de France au Maroc, s'était distingué plus particulièrement par sa politique de sauvegarde des médinas et des tissus traditionnels, mais aussi à travers la protection et la revivification des arts et métiers. L'urbanisation moderne de l'époque acquit ses premiers titres de noblesse grâce notamment à la représentation de l'art et de l'architecture marocaine dans les nouvelles villes créées au début du XXème siècle. Cette urbanisation fut notamment marquée par l'empreinte d'Henry Prost urbaniste de renom qui travaillait en étroite collaboration avec Lyautey. Le patrimoine architectural de la ville de Rabat nous est parvenu en bon état de conservation grâce à l'intense activité de recherche et de réflexion, doublée d'un important arsenal juridique (protection artistique des villes anciennes) et de structures de gestion (Institut des hautes études marocaines, Service d'art indigène, Service des Beaux arts, Inspections des Monuments historiques et des sites), rendus opérationnels par Lyautey. Influencé certes par les aléas du temps et des hommes, ce patrimoine a su garder toute son authenticité et sa splendeur. Nous tenons encore une masse considérable de documents publiés ou inédits qui renseignent sur l'intérêt artistique de la cité impériale de Rabat et sur son évolution. Le recoupement de toutes les données existantes sur son état de conservation démontre que ce site urbain multiséculaire demeure sans doute l'un des mieux conservés du Maroc, voire du Maghreb. D'éminents chercheurs en archéologie préislamique et islamique et en histoire de l'art de l'Occident musulman, tels qu'Henri Terrasse, Henri Basset, Jacques Caillé et Jean Boube, attestent de l'originalité des sites et monuments de la ville de Rabat notamment par rapport aux ouvrages d'époque almohade : la muraille, les portes et le sanctuaire de Hassan qui, de par leurs dimensions surproportionnés et leur riche répertoire artistique de tradition hispano-maghrébine, offrent un exemple exceptionnel.
Les six éléments considérés du site objet de la proposition pour inscription sur la Liste du patrimoine mondial (Chellah, la Qasba des Oudaïa, les remparts et portes almohades, l'architecture du XXème siècle, la médina de Rabat, la mosquée de Hassan et le mausolée de Mohammed V) se présentent dans un assez bon état de conservation. Les lois promulguées portant classement de ces biens en constituent une protection juridique. En outre le ministère de la Culture intervient par le biais de l'Inspection des monuments historiques et des sites en cas d'infractions aux lois et règlements en vigueur. Ainsi, si pour les sites du Chellah, des Oudaïa, de la mosquée de Hassan et du mausolée Mohammed V de Rabat l'Etat a instauré des Conservations in situ, chargées de la protection et la gestion quotidienne de ces biens, les autres composantes à savoir la Qasba des Oudaïa, la médina de Rabat, les secteurs sauvegardés de la ville nouvelle, représentent un tissu urbain encore vivant. La population locale est consciente de l'intérêt culturel de ces biens et elle participe, dans une dynamique de conservation intégrée, par le biais d'un tissu associatif, particulièrement actif aux Oudaïa, à leur protection et mise en valeur.
Par ailleurs, un certain nombre de projets menés aujourd'hui à Rabat sont d'une grande portée pour l'intégrité du site. Le tunnel qui passe en partie sous la Qasba des Oudaïa, dont la fin des travaux est prévue au courant de l'année 2010, est l'une des grandes actions liées au projet de l'aménagement de la vallée du Bouregreg. Les conditions d'intégration et d'authenticité pour les Oudaïa, une des principales composantes du bien, seront améliorées. La circulation routière sera desservie par ce tunnel dont le point de départ se situe au carrefour giratoire de Bab al Bahr menant vers la côte. La circulation aujourd'hui très serrée le long de la route côtière des Oudaïa sera ainsi allégée. L'objectif majeur d'une telle infrastructure est de pouvoir récupérer l'ancienne place d'el Ghezel qui se trouvait juste au sud de Bab El Kbir. Cette opération permettrait de restituer la continuité historique entre les Oudaïa et la médina. Dans la même perspective, les structures archéologiques mises au jour à l'ouest de Bab Kbir, entre 2006 et 2007, seront intégrés dans le plan de réaménagement de la place.
La situation du site de Chellah en marge de l'urbanisation de la ville de Rabat a eu un rôle déterminant dans la préservation de son intégrité. D'un autre point de vue, le site naturel de Chellah est reconnu jusqu'à maintenant dans la tradition locale comme lieu de détente (arabe : n'zaha) et de pèlerinage. Ainsi plusieurs légendes et croyances véhiculées par la population locale sont associées à des pratiques de propitiation et d'expulsion organisées autour du bassin aux anguilles. Le mihrab de l'oratoire de la madrasa est un autre lieu de culte. Il représentait naguère pour la population locale la « Mecque» des pauvres. Ce caractère sacré du Chellah et cet esprit du lieu font que les nouveaux mariés se rendent la veille des noces aux portes du site sollicitant les meilleures bénédictions à leur mariage. Ces traditions continuent jusqu'à nos jours. Ce dernier élément n'est pas spécifique au Chellah puisque la même tradition est actuellement de plus en plus observée à Hassan sous des aspects imprégnés de modernité.
Comparison with other similar properties
Sur le plan comparatif de la ville de Rabat avec des biens similaires à l'échelle nationale, régionale et internationale, nous avons opté pour deux choix :
- l'un porte sur la comparaison de l'ensemble en question, tous éléments confondus, avec un ensemble similaire ;
- l'autre consiste à identifier au sein de chaque entité prise isolément, des éléments de comparaison avec d'autres biens similaires.
1. L'ensemble historique de Rabat/Bordeaux, Port de la Lune
L'ensemble historique de Rabat et celui de Bordeaux présentent des similitudes sous plusieurs aspects. Ce sont deux centres d'échange d'influences dont l'histoire dépasse deux mille ans pour Bordeaux et environ trois mille ans pour Rabat. A partir du XIIe s., leur rôle est devenu déterminant dans les relations économiques et politiques avec l'Europe du nord (Grande Bretagne et Pays Bas) pour Bordeaux et le bassin méditerranéen et l'Afrique subsaharienne pour Rabat. Les éléments composant l'architecture et l'urbanisme des deux villes, sont l'aboutissement d'un processus d'extension et de rénovation depuis leur origine jusqu'au XXème s.
2. la mosquée de Hassan // La Koutoubiya et la Giralda
Marrakech, Séville et Rabat étaient respectivement les capitales de la dynastie almohade ; de splendides monuments datant de cette période de l'histoire y furent érigés. Parmi ces chefs d'œuvre de l'architecture hispano-maghrébine s'illustrent la mosquée de la Koutoubiya à Marrakech, la mosquée de Séville et la mosquée de Hassan à Rabat. Cette dernière, s'apparente aux deux premières notamment par son minaret et forment un triplet d'une beauté qui ne sera dépassée, dans l'art de l'Occident musulman, par aucune création de même nature. Construite par des matériaux différents, elles adoptent toutes un plan carré rappelant les minarets de l'Ifriqiya et du Maghrib central (Kairouan, Sfax et la Qalâa des Beni Hammâd) dont le modèle ou l'archétype remonterait jusqu'à la Syrie omeyyade à travers l'exemple du minaret de la fiancée (manarat al ârouss) et du minaret de Jesus de la Grande Mosquée de Damas.
3. La Qasba des Oudaïa // Cuenca
Tirant parti de son emplacement pittoresque, la ville de Cuenca en Espagne domine le magnifique paysage de la vallée del Huecar qui l'entoure. L'emplacement des Oudaïa par rapport au paysage de l'embouchure du Bouregreg, est tout aussi captivant puisqu'il s'agit d'un paysage maritime.
Les deux biens sont similaires en ce sens que les débuts de la trajectoire historique de Cuenca sont, là aussi, ceux d'une ville fortifiée médiévale. La cité des Oudaïa compte aussi plusieurs spécimens d'architecture notamment religieuse, civile et défensive allant du XIIème au XVIIème siècles.
4. La Qasba des Oudaïa // La Qasba d'Alger
Les deux Qasba des Oudaïa et d'Alger, à l'origine des forteresses militaires, ont connu un développement urbain le long de leur histoire. La Qasba des Oudaïa se distingue par rapport à celle d'Alger par l'aspect monumental de certains bâtiments comme Bab el Kbir, ainsi que d'autres monuments à caractère militaire datant de l'époque morisque. Il s'agit notamment des souterrains et de l'escalier des pirates ainsi que des batteries et Sqalas datant du XVIIIème siècle. Ces dernières fortifications font partie des réalisations du sultan Sidi Mohammed Ben Abdellah, fondateur de la ville d'Essaouira (Mogador), également inscrite sur la Liste du patrimoine mondial.
Par ailleurs, les deux qasbas sont semblables dans la mesure où elles présentent toutes les deux une continuité spatiale entre la vielle ville et le port, pour le cas d'Alger, et entre la qasba et la médina par le biais de la place d'el Ghzel, pour le cas de Rabat.
La Qasba des Oudaïa est un foyer d'échange d'influences depuis ses origines almoravides jusqu'à l'époque morisque. Les Hornacheros, musulmans andalous expulsés par Phillipe III, y trouvèrent refuge au tout début du XVIIème siècle. Elle rappelle en cela la Qasba d'Alger, fondée par un corsaire, et devenue prospère à l'époque ottomane jusqu'au XVIIème siècle, elle pourrait ainsi être qualifiée de véritable creuset d'influences turques et maghrébines.
5. Les portes almohades de Rabat // Bab Aguenaou à Marrakech
Au-delà de l'aspect militaire des portes almohades de Rabat, leur composition décorative s'apparente naturellement à celle des mihrabs : le cadre est plus large que haut, l'entourage de la porte est de forme carrée et le décor ne commence qu'au niveau de l'arc d'ouverture. Ces mêmes compositions se retrouvent plus ou moins nuancées dans la porte de Bab Aguenaou à Marrakech qui compte quatre voussures. Les monuments syro-égyptiens offrent des voussures analogues en matériaux colorés.
6. Ville nouvelle de Rabat // Architectures du XXème siècle (Alger, Tunis, Washington, Los Angeles) :
La ville nouvelle de Rabat a été un terrain privilégié pour l'expérimentation des nouvelles techniques architecturales et urbanistiques. De par son expérience en matière de planification, l'architecte français H. Prost a eu le mérite de réussir la mise au point d'un concept d'urbanisme issu de plusieurs approches de l'époque pour l'appliquer à Rabat. L'objectif principal était de faire de la capitale « une ville verdoyante et une véritable cité-jardin » selon le principe de système de parc imaginé par Nicolas Forestier en 1906. Aussi, dans un terrain vierge (compris entre la médina et cerné par la muraille almohade), les architectes ont exprimé leurs talents pour créer une série d'œuvres architecturales originales représentant différents styles: néo classique, art déco, art nouveau et art moderne et néo mauresque. Ce dernier étant un style caractérisé par l'empreinte arabo-musulmane et le style marocain, il a pris naissance au tournant du XIXème (siècle) et du XXème siècle, produit dans le cadre général de la politique architecturale et urbaine menée en Afrique du nord entre 1830 et 1930.
Les noms des biens figurent dans la langue dans laquelle les Etats parties les ont soumis.