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Le plateau des Hautes-Fagnes

Date de soumission : 08/04/2008
Critères: (v)
Catégorie : Culturel
Soumis par :
Division du Patrimoine de la Région wallone de Belgique
Etat, province ou région :
Province de Liège, Région wallonne
Ref.: 5358
Avertissement

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Description

A l'est de la Belgique, le plateau hercynien pénéplané, puis à nouveau exhaussé, forme la série des collines ardennaises. Les plus élevées dessinent une ligne de crête, d'orientation sud-ouest nord-ouest, que l'on peut suivre depuis la Croix Scaille (505m), par la Barrière de Charnplon (589m), la Baraque de Fraiture (652m), la Baraque Michel (672m), le signal de Botrange (694m)' le Bovel (660m) jusqu'au massif de Hoscheit (600m). Les altitudes les plus élevées du pays s'observent à l'extrémité nord est de cette dorsale. A l'est, la région des collines se prolonge dans l'Eifel où l'altitude atteint 747m.

Le Haut Plateau fagnard est donc constitué d'une succession de collines dont l'altitude est légèrement inférieure à 700 m. Les points les plus élevés correspondent à des collines arrondies, dominant souvent de longs replats faiblement inclinés avec une brusque rupture de pente vers la courbe des 500 m d'altitude.

Les Fagnes couvrent plus de 4000 ha, répartis en deux grands ensembles : les fagnes de la Baraque Michel (2041 ha) et les fagnes du nord-est (1404 ha). Administrativement, elles s'étendent sur le territoire de la Région wallonne et sur le territoire de la Communauté germanophone.

L'orientation générale de cette chaîne de collines perpendiculaire aux vents marins d'ouest qui prédominent en Belgique explique pour une bonne part les conditions météorologiques si particulières que l'on y observe. Ces collines constituent la première barrière importante que rencontrent les vents d'ouest, les masses d'air sont contraintes de s'élever brusquement. Il en résulte un refroidissement interne et donc une augmentation de la condensation de l'eau. La hauteur nettement plus importante des précipitations sur le versant occidental relève de cette explication. La couverture végétale est faite de vastes forêts surtout résineuses entrecoupées de tourbières actives. Au niveau de la tourbière, l'évaporation intense du tapis de sphaignes maintient ou élève le degré hygrométrique de l'air. Cette transpiration importante abaisse localement la température ambiante. Ce phénomène explique la fraîcheur estivale relative du microclimat fagnard et le nombre important des journées de brouillard. La rigueur du climat et l'extrême pauvreté du sol l'on fait déserter : les communautés humaines se sont installées de préférence en périphérie du plateau. Ce haut pays fut souvent au cours de l'histoire, le lieu de rencontre des frontières avec tous les échanges commerciaux et culturels que cela comporte.

Le haut plateau fagnard est un paysage culturel associant des phénomènes naturels remarquables. Sur une surface de près de 2500 ha, on trouve des groupements de petits bassins contenant de la tourbe et entourés par des bourrelets de limon caillouteux. A ces formes est associé un contraste de végétation qui les fait apparaître remarquablement sur les photos aériennes : les cuvettes tourbeuses sont colonisées par les sphaignes et les molinies, tandis que les crêtes sont couvertes par une végétation de lande. Sur les sommets subhorizontaux et sur les très faibles pentes, ces bassins tourbeux sont généralement de forme circulaire et ont un diamètre moyen d'environ 80 a Sous la tourbe, on trouve généralement un mince couche de limon argileux et organique déposé en milieu lacustre ; ce type de sédiment est appelé gyttja.

En 1956, le Professeur Pissart pose l'hypothèse que ces viviers sont des restes de buttes formées par l'apparition de masses de glace importantes dans des sédiments superficiels comme cela se produit dans les régions arctiques à environnement périglaciaire. Ces phénomènes seront appelés successivement pingos, palses, palses minérales. Les pingos sont des buttes généralement isolées qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres de hauteur et qui existent dans les régions à pergélisol continu. Les palses minérales atteignent quelques mètres de hauteur et sont groupées en champs. Elles se forment par le développement de glace de ségrégation dans des sédiments minéraux meubles. Elles ont existé dans les Hautes Fagnes entre 10 700 BP et 10 000 BP quand la température annuelle moyenne était proche de - C à - 6° C et où existait un pergélisol discontinu.

En tête des vallées fagnardes, on observe souvent d'importantes accumulations de blocs de quartzite. Elles ont une forme bombée et sont toujours bordées latéralement par des ruisseaux. Il semble que les transports en masse, très actifs sur les pentes pendant les glaciations, expliquent ces accumulations qui peuvent atteindre deux mètres de haut. Les blocs se seraient déplacés quand le sol sursaturé en eau au moment du dégel descendait lentement par un phénomène de solifluxion.

L'eau est un élément très présent dans les Hautes Fagnes. Les précipitations sont très fréquentes. Le sous-sol constitué surtout d'argiles imperméables entraîne la stagnation des eaux en surface. Sur les crêtes, subsiste souvent un limon éolien plus perméable qui permet l'infiltration et la constitution de nappes phréatiques à faible profondeur. Mais les eaux peuvent s'infiltrer plus profondément dans les quartzophyllades cambriens où elles s'accumulent dans les replis de la roche entre 20 et 50 m de profondeur. Leur stagnation les charge en fer, manganèse, calcium, magnésium, sodium et lithium provenant des roches encaissantes. L'hydrogène sulfuré qui s'y développe permet la dissolution du fer, chasse l'oxygène, maintient les sels dissous à l'état réducteur et est à l'origine d'une odeur d'œuf pourri caractéristique. Dans les vallées où les tailles de la roche affleurent, l'acide carbonique venant des grandes profondeurs s'insinue et vient s'allier à ces eaux, leur conférant la qualité d'eau minérales essentiellement ferrugineuses et carbogazeuses. Ces sources sont appelées « pouhon ». Elles alimentent notamment la cité thermale de Spa. Le plateau est également parcouru de nombreux cours d'eau qui alimentent divers barrages : le barrage d'Eupen dont la construction a débuté en 1938 et qui assure une retenue de 25 millions de mètres cubes, le barrage de la Helle, barrage du Getzbach, barrage de la Gileppe construit durant la seconde moitié du XIXè siècle pour répondre aux besoins de l'industrie lainière verviétoise. Sans oublier les barrages de Butgenbach et de Robertville.

Le Haut Plateau fagnard est l'un des noyaux les plus anciens du massif schisteux rhénan et les terrains sont parmi les plus pauvres, les plus acides et les moins perméables. Ces qualités pédologiques combinées aux fortes précipitations et à un climat relativement rigoureux expliquent que l'on y trouve des espèces végétales d'origine atlantique comme les bruyères quaternées (Erica tetralix), les narthécies des marais (Narthecium osszj?agum) ou les genêts d'Angleterre (Genista anglica), mais aussi d'origine boréale comme les camarines noires (Empetrum nigrum), les trientales (Trientalis europae) et les myrtilles de loup (Vaccinium uliginosum), ou encore d'origine montagnarde médio-européenne tels les arnicas (Arnica montana), les fenouils des Alpes (Meum athamanticum), le thésion (Thesium pyrenaicum) ou les centaurées noires (Centaurea nigra). Le site constitue donc un véritable carrefour de migration. Nombre de ces espèces sont aujourd'hui à la limite voire en dehors de leur aire.

La constitution des sols a déterminé deux types essentiels de végétation : la forêt et la fagne. Les crêtes plus sèches sont colonisées par des hêtraies ou des chênaies, sur les sols plus humides se développent une chênaie à bouleaux tandis que les têtes de vallées abritent des aulnaies.

Les tourbières dont on trouve tous les types, du genre atlantique ou genre boréocontinental, se sont installées sur les limons très argileux imperméables des pentes. Elles sont constituées d'une série de plantes turfiigènes où les sphaignes et les linaigrettes dominent largement. Ce sont les édifices végétaux les plus anciens de la fagne : certaines tourbes, dans les palses, comptent 8000 à 9000 ans d'âge.

 

Le travail humain a profondément modifié l'évolution naturelle. Les tourbières ont été livrées à la pâture des ovins ou encore fauchées méthodiquement. La tourbe a été extraite durant de nombreuses années pour servir de combustible aux villageois des alentours. Au XVIè siècle, cette exploitation prit même une dimension industrielle. Après 1850, l'enrésinement a pris un essor rapide, impliquant le drainage des tourbières et favorisant l'extension d'une graminée : la molinie (Moliniau coerulea).

La forêt climatique a elle aussi connu divers avatars. Les chênaies ont été presque anéanties pour le tannage du cuir tandis que les hêtraies étaient mises à mal pour la carbonisation du bois. L'exploitation désordonnée de la forêt a conduit à sa dégradation : hêtraie et chênaie de substitution ont été déboisées et ne subsistent que par lambeaux. Elles ont fait place à des landes sèches. Le fauchage et le pâturage réguliers favorisaient les pelouses à nard. Les chênaies à bouleaux ont fait place à des landes tourbeuses parsemées de joncs raides. Ces usages ont contribué à substituer la fagne à la forêt.

L'abandon des pratiques agropastorales a amené une nouvelle évolution des associations végétales : les landes tant tourbeuses à scirpes cespiteux que sèches à bruyères et myrtilles se sont couvertes de bruyères.

L'établissement de l'homme sur le Haut Plateau, avec ses pratiques agricoles et culturales traditionnelles, se marque nettement dans les spectres polliniques. L'époque romaine s'identifie grâce au pollen de noyer, sans doute introduit par les Celtes et ensuite par les Romains. Le Moyen Age se marque par l'extension des graminées. Dès 1850, l'extension des plantations d'épicéas a profondément influencé de nombreuses tourbières.

Le climat froid et humide ainsi que la végétation de caractère boréo-montagnard influencent la faune. Ceci est particulièrement le cas au niveau des invertébrés comme le polycelis cornu (Polycelis comuta John), la planaire alpine (Planaria alpina Linne? ou Niphargus aquiles schellenbergi. Au niveau de I'avifaune, le représentant le plus connu est sans doute le coq de bruyère ou tétra lyre (Lyurus tetrix L.) mais on y trouve aussi le pipit farlouse ou béguinette( Anthus pratensis L.), la locustelle tachetée (Locustella naevia Bodd) ou encore le vanneau huppé (VanelIlus vaneIIus L.) pour ne citer que ceux qui peuplent les tourbières.

Sur le plan historique et humain, la Fagne porte les traces de l'histoire de l'homme. Nous avons peu de traces d'une présence humaine à la préhistoire et l'on suppose que les Fagnes étaient alors un lieu de passage ou de refuge temporaire. Le peuplement périphérique apparaît de manière plus tangible à l'époque celtique avec des camps refuge de type « éperon barré ». Certains toponymes évoquent une origine celte et on peut supposer que certains chemins traversant le plateau existaient déjà avant la conquête romaine. Après celle-ci, la limite entre les cités romaines de Tongres et de Cologne traverse les Hautes Fagnes en suivant le cours supérieur de la Helle, de la Hoëgne et de l'Eau Rouge. La région fagnarde fait alors partie du « fiscus » impérial romain, c'est-à-dire du domaine public de l'Etat.

Parmi les voies de communication qui traversent le plateau, on se doit d'évoquer la Via Mansuerica, chaussée romaine construite au IIIe siècle de notre ère, pour relier Maestricht à Trèves reliant ainsi les deux grandes chaussées Bavay - Cologne et Reims - Cologne.

Dès l'époque mérovingienne, la limite entre le diocèse de Tongres (ensuite Liége) et l'archidiocèse de Cologne adopte l'ancienne démarcation romaine entre les cités de même nom La région des Fagnes devient alors « foresta » royale, c'est-à-dire patrimoine personnel du souverain. A partir du VIIe siècle, on assiste à un morcellement progressif de la souveraineté sur le Haut Plateau et à la formation de principautés qui le borderont peu à peu de toutes parts. En 648, Sigebert III, roi d'Austrasie, concède à Saint Remacle le territoire de l'abbaye de Stavelot-Malmédy. Plus tard, le domaine de l'abbé dépend du Saint Empire romain-germanique et va couvrir la partie sud-ouest de la région fagnarde. La principauté de Liège occupera la partie nord-ouest. Vers le milieu du Xè siècle, un troisième seigneur s'installe dans la portion nord-est des Hautes Fagnes. Au XIè siècle le démembrement de cette seigneurie entraînera la création du comté de Limbourg. A l'époque franque, deux villas se développaient sur la partie sud-est du plateau : il s'agit de Konzen et de Butgenbach que les dynastes limbourgeois constitueront en apanage de leurs cadets. En 1795, l'annexion française entraîne la suppression de toutes les frontières politiques anciennes. La région fagnarde est alors partagée entre deux départements : Ourte et Roer. Ceux-ci sont divisés en communes. 11 faut remarquer que la plupart de ces démarcations existent toujours aujourd'hui.

 

Après le Congrès de Vienne (1815), un traité de 1816 fixe les limites entre les Pays-Bas et la Prusse qui se partagent le domaine fagnard. Les Pays-Bas se voient attribuer les terres de Stavelot, de Liège et de Limbourg. Un abornement est réalisé.

Au lendemain de l'indépendance (1830), un nouveau traité de 1839 définit les limites entre la Belgique et la Prusse, engendrant un nouvel abornement.

Après la première guerre mondiale, certains territoires qui avaient été attribué à la Prusse sont restitués à la Belgique qui entre ainsi en possession de la totalité du domaine fagnard. De légères adaptations des frontières seront encore aménagées en 1956.

En ce qui concerne l'habitat, il se développe essentiellement aux abords du Haut Plateau et entre le Xe et le XIe siècles. Vingt et un villages seront ainsi créés. Jusqu'au XXe siècle, leur vie économique va s'appuyer, au moins en partie, sur les ressources du Haut Plateau. La forêt procure du bois pour la construction, le chauffage mais aussi pour la production de charbon de bois; la lande est pâturée par des troupeaux de moutons, de vaches et de bouvillons conduits par des herdiers communaux; les tourbières sont exploitées pour le chauffage domestique. Ces activités traditionnelles ont aujourd'hui disparu mais ont largement contribué à constituer le paysage que nous découvrons aujourd'hui.

Si les villages s'installent au pourtour, l'œuvre de l'homme est bien visible sur le plateau avec une multitude de bornes, frontières ou géodésiques, des croix d'occis, de limites, de repère, un important réseau viaire jalonné d'auberges.

Justification de la Valeur Universelle Exceptionelle

Le plateau des Hautes Fagnes présente des phénomènes naturels, une faune et une flore particulières en regards de la situation géographique du lieu. Parfois ténue, parfois clairement affirmée, l'action de l'homme s'est exercée de longue date et a formé les paysages que nous découvrons aujourd'hui. Les Hautes Fagnes constituent un témoignage exceptionnel de la pression anthropique sur un écosystème dont la disparition ne fut évitée que grâce à l'inhospitalité des milieux qui le composent.

Déclarations d’authenticité et/ou d’intégrité

Les Fagnes constituent un écosystème fragile dont la subsistance requiert des mesures de protection et de gestion particulières. Ainsi, le site bénéficie de plusieurs mesures légales de protection au niveau régional et international. Dès 1957, il reçoit le statut de réserve naturelle, il deviendra réserve naturelle domaniale, c'est-à-dire gérée par les services publics, en 1964. Depuis 1966, les Fagnes jouissent de l'octroi du Diplôme européen des espaces protégés. Renouvelé tous les cinq ans, le présent Diplôme expire en 2011. 6 zones Natura 2000, (directive européenne de protection des habitats et des oiseaux) ont été définies. Elles ont également été reconnues au titre de site Ramsar le 24 mars 2003. Elles font également l'objet d'un projet LIFE-nature qui se terminera en 2011 et qui vise à la protection et à la restauration de cet écosystème particulier.

Le plateau des Hautes Fagnes est également inclus dans le périmètre d'un parc naturel transnational qui s'étend en Allemagne (parc naturel Fagnes-Eifel).

Le site représente également un pôle touristique important. Toutefois, les conditions de circulation dans le site sont sévères : obligation de circuler sur les chemins balisés, interdiction d'accès en période de grande sécheresse pour limiter les risques d'incendies, etc.

L'importance des Fagnes pour l'approvisionnement en eau potable justifie également les mesures prises en leur faveur.

Comparaison avec d’autres biens similaires

Les Fagnes constituent un paysage tout à fait remarquable en Belgique, clairement apparent sur les photographies satellites. Sur le plan paysager, on pourrait les comparer avec certaines parties de la Rhön qui bénéficie également du statut de réserve naturelle mais dont l'altitude est cependant plus élevée : 950 m au Wasserkuppe (Hesse) et 927 m au Kreuzberg (Bavière). Ce massif montagneux se situe à la limite est de la Hesse, au nord de la Bavière et au sud-ouest de la Thuringe. On y développe également une activité thermale.

Un autre point de comparaison pourrait également être établi avec les Monts métallifères qui s'étendent à la frontière de la République tchèque et de l'Allemagne mais dont l'altitude, plus de 1200m, est également supérieure à celle des Fagnes.