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Turó de la Seu Vella de Lleida

Date of Submission: 29/01/2016
Criteria: (ii)(iv)(vi)
Category: Cultural
Submitted by:
Ministère de l'Education, de la Culture et des Sports
State, Province or Region:
Espagne-Catalogne
Coordinates: X301895, Y4610425 – X302418, Y4609776
Ref.: 6079
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Disclaimer

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Property names are listed in the language in which they have been submitted by the State Party

Description

Le Turó de la Seu Vella de Lleida a été expliqué comme un paysage de la mémoire, un jalon monumental et un patrimoine situé dans un vide urbain. Le complexe, au coeur de la ville de Lleida, sur un promontoire qui centre géographiquement une grande plaine alluviale, présente trois éléments architecturaux qui composent le patrimoine le plus significatif et symbolique des terres intérieures de la Catalogne. Le Turó réunit l’identité et la volonté de survivance de la ville et ses alentours, et sa position stratégique en fait une référence historique incontournable de la Couronne d’Aragon à l’époque médiévale ainsi que de la formation des États d’Europe à l’époque moderne.

L’élément de plus grande valeur et qui donne son nom à l’endroit est la Seu Vella, l’ancienne cathédrale de la ville, dernier grand temple de l’art roman, majestueux et harmonieux exemple de l’architecture changeante du XIII siècle et compendium de la tradition sculpturale du sud de l’Europe. Son cloître gothique, du XIV siècle, le plus grand alors, se trouve de façon exceptionnelle aux pieds de l’église, avec un formidable belvédère orienté vers la lumière (S-SW), regardant la ville dans un dialogue avec la rivière et les vergers, qui lui donne sa personnalité. Un clocher situé à son extrémité, exagérément haut, devint un monument-phare et une icône sans égal. La cathédrale a elle aussi connu une trajectoire exceptionnelle : au début du XVIII siècle elle cessa d’être cathédrale pour devenir une triste caserne militaire pendant plus de 250 ans. Elle fut vidée, murée et compartimentée, et pour finir devint un camp de prisonniers lors de la dernière guerre. La disparition du site urbain naturel qui l’entourait, le quartier gothique médiéval, la rend plus éminente encore et la fait se détacher clairement du profil de la ville. Elle est récupérée au milieu du XX siècle, peu à peu, en tant que monument de propriété publique, espace culturel et civique.

Sur la partie la plus haute du Turó, à une hauteur supérieure à celle de la cathédrale, sont conservés les vestiges de ce qui était le Château du Roi, souvenir lointain des constructions de l’époque d’Al-Andalus et palais des rois d’Aragon et de Catalogne entre les XII et XVI siècles. Il en reste moins d’un quart, ayant été détruit lors des guerres du XVIII siècle et victime d’une explosion lors des guerres napoléoniennes. Récemment récupéré, c’est le contrepoint et le complément nécessaire pour expliquer le Turó dans sa signification complète.

Cathédrale et château sont encadrés de puissantes fortifications, modèle et héritage de la poliorcétique des XVII et XVIII siècles qui occupe l’espace démoli d’une ville riche et culte, à l’urbanisme compliqué et en pente, qui avait accueilli la puissance politique et économique de la Lleida médiévale ainsi que la première université du royaume, une des premières d’Europe, fondée en 1300.

Aujourd’hui, la fortification a adouci, avec des zones de jardin, des ascenseurs et des accès plus avenants, sa relation avec la trame urbaine, auparavant fermée pour des raisons défensives. Mais la silhouette des murs en pierre, disposés en terrasse, renforce le caractère monumental de l’ensemble et consolide les axes visuels depuis la ville qui se trouve désormais à ses pieds. Mentionnons également la présence d’un ensemble de vestiges archéologiques et d’autres éléments de grand intérêt comme les puits à glace, qui enrichissent le legs et le bien patrimonial.

La gestion actuelle, avec une équipe enthousiaste et dans le cadre d’un consortium de collaboration institutionnelle entre la ville et le gouvernement autonome, a renforcé les discours de résilience du patrimoine, d’éducation et de cohésion sociale, ainsi que d’engagement avec la culture de la paix, résultat de l’histoire propre au Turó et des volontés croissantes qu’il rassemble.

Justification of Outstanding Universal Value

Le Turó de la Seu Vella présente une candidature dans la catégorie Paysage Culturel, avec une approche méthodologique des recommandations de Paysage Urbain Historique.

Précisément, la valeur universelle exceptionnelle s’entend, au premier regard, dans un contexte de paysage. Il s’agit d’une situation géographique où les éléments patrimoniaux sont perçus comme indissociables de la ville et son environnement, sans rien perdre de son caractère monumental, historique, à très forte reconnaissance identitaire, culturelle et dynamique.

Cette centralité et prééminence dans le paysage s’observe depuis un immense territoire environnant, tout d’abord depuis la zone périurbaine de la rivière et des vergers, ensuite depuis les alentours de la comarque. Le champ visuel s’étend jusqu’à des horizons très éloignés, jusqu’aux confins de la plaine de la rivière Sègre et de la vallée de l’Èbre. Et par surcroît, d’un point de vue plus scientifique, le Turó de la Seu Vella s’entrevoit depuis la chaîne de montagne pré-littorale et depuis les cimes des Pyrénées.

Cette situation transforme l’image emblématique du fait monumental et la convertit en un jalon de référence historique qui personnalise et identifie la ville, en faisant la capitale de la Catalogne intérieure, en plein centre politique et culturel de l’ancien royaume d’Aragon et de Catalogne, ou la place défensive de la Principauté, point de contrôle de la vallée de l’Èbre et des passages et contacts entre les terres hispaniques et les terres françaises.

Ces deux circonstances, les médiévales — lorsque furent construits le château royal et la cathédrale, dans une ville multiculturelle et universitaire — et les militaires, qui transformèrent l’ensemble en une puissante citadelle, ont aujourd’hui disparu. Mais à partir de la vision actuelle, elles redeviennent présentes à travers les vestiges d’un patrimoine particulièrement significatif qui configure la singularité du Turó.

Aujourd’hui ce patrimoine nous interroge, propose des discours nouveaux aux citoyens et demande au visiteur une attention différente de celle que l’on trouve habituellement. C’est donc une volonté très claire de survivance qui, au cours de cette étape contemporaine, incorpore dans le paysage du présent le legs d’une longue lignée de générations. 

Critère (ii) : Lleida, ville à la croisée de chemins naturels et humains, affiche depuis 800 ans ce paysage tri-monumental, visible de très loin, et maintient la prééminence de la colline comme point d’axe central du territoire, capitale urbaine, civile, militaire et religieuse, et comme pôle d’attraction économique et de pouvoir. Souvent à la frontière, entre la Catalogne et les territoires d’Espagne ou de France, porte d’entrée sur la vallée de l’Èbre et sur l’intérieur péninsulaire, elle était déjà capitale ibérique, municipe romain et siège épiscopal wisigoth. Ville-charnière à l’époque d’Al-Andalus, elle est par la suite devenue le centre politique et culturel de la Couronne d’Aragon, et avait des facilités pour les échanges commerciaux et de connaissances lorsque la première université — Studium — du royaume y fut installée.

Le paysage monumental, témoignage de cette époque de plénitude, abrite un important héritage artistique et irradie des modèles nouveaux, accueillant à la fois la mémoire et la science parvenue au travers des Arabes et des Juifs.

À l’époque moderne, la destruction d’une importante partie du milieu urbain rend à la fois possible un ensemble de solutions d’architecture militaire qui s’adaptent à la topographie et aux anciens tracés du quartier, lui permettant de redevenir une référence. Malgré la destruction, le paysage patrimonial et de pouvoir sur le territoire n’en est que davantage monumentalisé. La militarisation et le changement d’usages du Turó affecte également tout l’urbanisme et le fonctionnement de la ville, des vergers et des alentours agricoles proches. De la même façon, la récupération de l’ensemble comme espace public à partir du milieu du XX siècle conditionne de nouveau la perception et les interventions dans la ville et ses vastes environs.

Critère (iv) : De l’ensemble architectural du Turó, se détache l’ouvrage de la Seu Vella, ancienne cathédrale que l’on peut considérer comme le dernier grand ouvrage du roman européen, où confluent, comme l’eau des rivières, les traditions toulousaine et roussillonnaise ainsi que la connexion avec la tradition toscane. C’est à la fois le paradigme luxueux et spectaculaire des constructions cisterciennes et de l’Ordre du Temple qui, à cette époque, organisaient le territoire gagné par les chrétiens sur les musulmans andalous. Un art roman en pleine maturité, serein, rempli de lumière et doté d’une hardiesse architecturale au niveau de la hauteur et des ouvertures qui préfigurent et anticipent les solutions du gothique.

Modèle de créativité architecturale du style 1200, la Seu est également un centre de production artistique territoriale de grande envergure, qui a marqué la tendance et fait école pendant très longtemps, en particulier dans la sculpture de ses chapiteaux, ses retables en pierre et ses magnifiques portails.
Un cloître grandiose, ouvert de façon spectaculaire et situé devant l’église à la manière d’un atrium, représente le plus grand cloître du premier gothique ; s’y ajoute l’originalité d’une galerie — belvédère sur la ville et la rivière dont l’attractivité visuelle culmine avec un clocher très haut qui forme un jalon incontournable dans la géographie et dans la définition du paysage de la ville.

L’autre période représentée sur le Turó comme modèle et exemple de l’architecture est la fortification militaire entamée au XVII siècle dans le cadre de la guerre de Trente Ans, élargie et achevée au début du XVIII siècle, avec encore des ajouts au XIX siècle. Une leçon de poliorcétique qui transforme des espaces urbanisés et des dénivelés naturels en supports pour la construction défensive, avec comme résultat des finitions géométriques et une configuration en terrasse là où auparavant avait existé un enchevêtrement complexe de rues. Une puissante artillerie (133 canons aux temps de Napoléon) au coeur de la ville mais séparée d’elle, qui doit prétendument la protéger.

La prééminence physique des édifices, surplombant la fortification, singularise encore davantage la puissance visuelle du clocher et la silhouette sans laquelle, quel que soit l’usage ou la fonction de l’architecture, nous ne pourrions comprendre la ville, définie par le profil du Turó depuis l’intérieur comme depuis le territoire qui l’entoure.

Critère (vi) : Le Turó de la Seu Vella est un cas unique de cathédrale convertie expressément en caserne militaire pendant deux siècles et demi. Bien plus qu’un fait de guerre, sa transformation et la destruction systématique et quasi totale de ses alentours modifient la personnalité de la ville entière et la signification de l’espace monumental, sans toutefois cesser d’être l’ineffaçable paysage qui représente la ville. 

La cathédrale, si nous la comprenons comme un monument médiéval de grande qualité, demeure séquestrée et prostrée au coeur d’une puissante citadelle, tout comme les vestiges de l’ancien palais royal. Ayant été jusqu’à convertie en camp de prisonniers, sa perception dans le paysage est une valeur emblématique, peut-être totémique, identitaire, historique et sentimentale.

La survivance de cet endroit dans la réalité et dans l’imaginaire de la ville se maintient, même si fonction, environnement et accessibilité ont changé du tout au tout. Il n’est donc pas étonnant que, dans un contexte nouveau, une volonté continue et inébranlable de récupération ait été générée, ainsi qu’une conscience croissante de la valeur patrimoniale de l’ensemble du Turó. Parallèlement, on voit se manifester une revitalisation de la ville, et une maturité civique progressive qui exige la réhabilitation patrimoniale et l’amélioration de l’accessibilité, mais aussi une demande de connaissance, de reconnaissance et de diffusion. C’est en ce sens qu’est révélée et mise en évidence la très grande valeur qu’a aujourd’hui cet espace en tant que centre de célébrations solennelles, de fêtes traditionnelles et d’événements civiques.

Parmi les nouvelles forces générées par le patrimoine lui-même, émerge avec intensité le récit du surmontement de la guerre, et avec lui un ferme engagement avec la culture de la paix. L’explication de l’époque de caserne dans l’actualité met en avant les valeurs de la réhabilitation patrimoniale en tant que résilience civique, cohésion sociale et sentiment d’appartenance. Les milliers de représentations avec la silhouette, le clocher, les arcades du cloître, le profil... sont donc bien plus qu’une ressource graphique de l’identité locale et marquent un engagement largement ratifié de récupération historique et de volonté de transmission de valeurs pour le futur.

Statements of authenticity and/or integrity

L’Authenticité du Turó de la Seu Vella réside en lui-même, et non pas tant dans la conservation de ses monuments. La candidature explique l’utilisation d’un même élément matériel au fil des siècles et la multiplicité des usages accumulés. Ces changements d’usage ont souvent entraîné d’importantes destructions et transformations patrimoniales, mais n’ont pas éliminé la force visuelle et l’empreinte sur le paysage ; au contraire, sous certains aspects ils les ont même consolidées.

Il est possible, malgré tout, de suivre la trace des différentes étapes de restauration et de conservation patrimoniale qui, comparées avec celles réalisées dans le reste de la Catalogne et en Europe, furent beaucoup plus tardives et sont à situer à partir de la deuxième moitié du XX siècle. La reconstruction romantique ou moderniste n’y domine donc pas. On y trouve un travail qui, sans déprécier l’historicisme, recherche l’architecture la plus authentique de la construction originale et reste dans les paramètres des « chartes internationales de restauration » et du consensus technique de chaque époque. L’intervention architecturale, à l’intérieur comme à l’extérieur, n’est pas homogène, mais reste cohérente avec les critères en vigueur à chaque moment, ainsi qu’avec une idée générale de conservation et d’interprétation d’ensemble qui, souvent, s’est anticipée sur les solutions de gestion.

Priorité a été donnée à la restauration de l’édifice de la cathédrale, en commençant par son fantastique cloître et par l’église, avec la consolidation principalement de l’édifice et sa formalisation, sans aller jusqu’au détail de la restauration fine ou sculpturale. Il y a quelques années seulement le Château du Roi était fermé au public et les interventions de conservation étaient réduites au minimum. Sa récente réhabilitation dans les paramètres législatifs actuels, comme ce fut le cas pour la Seu Vella, est la garante de la restauration réalisée. Mais les interventions par étapes sont visibles, parfois sans connexions entre elles.

En outre, la puissance de l’archéologie, qui parallèlement à l’édification existante révèle les diverses étapes d’une même réalité obstinée et résistante, est venue s’ajouter progressivement à la considération patrimoniale de l’ensemble, apportant une vision plus large dans l’espace et dans le temps qui consolide l’image du Turó comme une réalité unique et complexe. Parmi les apports archéologiques, il faut mentionner l’identification de sédiment de l’époque romaine, des traces importantes de l’époque d’Al-Andalus et une meilleure définition de la construction médiévale et de sa destruction et transformation en parements et structures militaires. En définitive, elle a renforcé le discours historique et en particulier ses connexions.

Bien sûr, le bien à déclarer est un ensemble matériel varié, avec une prédominance de de la pierre, celle-là même de la colline et des constructions monumentales, mais l’authenticité est celle d’un profil dans le paysage. Celle d’un élément formel construit à divers moments historiques et culturels et qui, depuis l’Antiquité, centre les regards et l’essence de la ville et sa qualité de capitale dans le territoire.

En outre, le traitement du bien en tant que paysage demande à ce que nous regardions depuis le Turó vers l’extérieur, comme on l’a toujours fait et comme le font encore aujourd’hui tous les visiteurs. En ce sens, la perception et l’intérêt pour le patrimoine sont renforcés par une compréhension aisée et première de l’importance physique, de dominance visuelle sur la ville, la rivière, les vergers, les chemins et le territoire. La perception des horizons proches et lointains nous fait expérimenter l’expression des pouvoirs civils, militaires et spirituels de l’endroit, et participer, en fin de compte, à la contextualisation historique de la visite de façon intégrée à l’espace et aux éléments historiques et artistiques en récupération.

L’Intégrité du bien compte sur les protections juridiques et administratives adéquates et sur une planification suffisante. Sous certains aspects, le Turó bénéficie d’une planification pionnière, même si certains points de son exécution restent à résoudre, et celle-ci permettra sa révision et son actualisation.
Mais au-delà du consensus auquel nous sommes parvenus pour sa conservation, qui s’effectue conformément aux priorités de prévention, d’entretien et de disponibilité budgétaire, il nous semble que d’autres éléments significatifs sont à souligner.

Nous pensons que l’Intégrité se manifeste également dans le facteur résilient qui transforme ce bien matériel en un symbole qui perdure dans le temps, et qui malgré tout conserve une représentation du pouvoir, une expression de la spiritualité, un totem emblématique de la ville et de sa volonté de survie et de dépassement.

Avoir surmonté les destructions, les sièges et les châtiments au fil des siècles s’explique uniquement dans la zone monumentale du Turó, et non dans les vestiges de la ville ; ces derniers sont un complément et un contrepoint du Turó, mais en aucun cas ils n’ont sa magnitude ni sa reconnaissance.
Il faut donc considérer que le facteur résilient l’est également grâce à l’autorité du Turó sur la ville et son archéologie : sur la nouvelle cathédrale, qui n’a jamais substitué l’ancienne, hormis pour les fonctions strictement canoniques ; sur le Turó de Gardeny, deuxième colline de la ville, qui vient compléter, à plusieurs moments historiques, le récit de la guerre ; sur la trame urbaine et les vergers environnants. Mentionnons également le dialogue du Turó, plutôt tridimensionnel et regardant vers le ciel, avec la rivière, plutôt bidimensionnelle, où il se reflète.

En définitive, ce sont des éléments qui ont une valeur à laquelle l’histoire, et en particulier la volonté de la récupérer, n’a pas nui, bien au contraire. C’est sur ce point que le débat sur l’intégrité de l’ensemble inclut la matérialité d’un espace vide. La proposition de l’inclure dans l’intitulé du dossier de candidature donne voix et sens à la disparition du quartier gothique — noble, ecclésiastique et universitaire —, détruit méthodiquement afin de fortifier le Turó et d’en faire une citadelle. Le système de remparts est l’expression d’un vide urbain et d’un espace de séparation d’avec la vie quotidienne qui, comme nous l’avons déjà dit, condamne le passé le plus resplendissant de la ville, tandis qu’il monumentalise encore davantage le profil patrimonial.
Parallèlement, le visiteur actuel se trouve face à une cathédrale vide, nue, monochrome, et à un château — palais médiéval qui ne conserve qu’une seule salle, vide lui aussi et dépossédé de l’imprégnation des antiques exploits des rois d’Aragon. La spoliation, la perte et le transfert de l’immense nombre d’oeuvres d’art de grande qualité que contenait la Seu Vella, la dispersion du patrimoine documentaire et artistique des pouvoirs ecclésiastiques et nobiliaires du Turó, la maigre mémoire des quartiers universitaire et juif voisins, sont un vide significatif. Il le sera également après le déracinement du corps militaire, et est souvent inhérent à sa condition, mais rend le Turó orphelin de tradition et de continuité dans ses valeurs.

Par conséquent, le vide est nécessaire comme l’est le silence à la musique et, dans ce cas concret, il devient une partie fondamentale du discours descriptif et historique, ainsi que d’authenticité, et très spécialement de l’intégrité. Au-delà de la perception, le vide est un argument indispensable de notre paysage, et nous pensons qu’il est bien plus qu’un outil méthodologique.

Comparison with other similar properties

Les valeurs avec lesquelles nous avons expliqué le Turó de la Seu Vella sont le paysage de la mémoire, le jalon monumental et le vide urbain, trois interprétations complémentaires qui sont une approche également proposée par d’autres patrimoines.

Pour commencer, le Turó de la Seu Vella pourrait être comparé à beaucoup d’autres endroits déclarés Patrimoine Mondial dotés d’une colline fortifiée, ou à un espace de type acropole, en commençant par l’exemple classique le plus connu, Athènes, ou en l’associant à Jéricho ou Alep, toutes des villes mythiques de notre legs culturel et qui en constituent la base.

Dans cet exercice de comparaison qui peut sembler très osé, nous pourrions nous limiter à trouver des villes présentant une centralité stratégique et une singularité architecturale au sein du territoire, avec une rivière importante, mais cela ne serait pas suffisant.

C’est pourquoi le Turó de la Seu Vella pourrait trouver des parallèles internationaux avec des patrimoines symboliques tels que le pont de Mostar (Stari Most), qui a lui aussi surmonté une guerre cruelle et est un pont entre les cultures, comme c’est le cas de la Seu avec l’ancienne mosquée ; ou la coexistence avec le château royal chrétien, encore aujourd’hui appelé par son nom de l’époque d’Al-Andalus, La Suda, et situé au coeur d’une fortification transformée aujourd’hui en jardins et en parc public à proximité des vestiges du quartier juif, le deuxième plus important de l’ancienne Couronne d’Aragon, et des vestiges du quartier universitaire.

Sa puissance visuelle, en particulier depuis le clocher — qui d’après la légende locale a survécu aux usages militaires comme messager sonore et monument-phare de référence —, l’assimile à ces monuments symboliques, tout comme le serait le Mont-Saint-Michel et sa prééminence physique, ou encore l’ensemble bénédictin de Vézelay, centre de pèlerinage médiéval, ce que fut la Seu Vella avec la relique des Saintes-Langes et son rôle sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, accueillant les pèlerins de Montserrat et de Poblet en route pour l’Aragon.

Nous pourrions établir un parallèle avec Durham, avec son château et sa cathédrale de style roman normand en haut d’une colline, et la trame médiévale d’une ville à l’établissement très ancien, à proximité d’une rivière et dans une zone souvent frontalière. Dans ce cas, l’histoire militaire, qui a également affecté la cathédrale, n’a pas provoqué sa transformation mais y a imprimé un caractère similaire.

D’autres collines seraient significatives, par exemple celles du Rajasthan, qui combinent structures défensives et palais, ou encore la colline royale d’Ambohimanga, à Madagascar, chargée d’un fort pouvoir identitaire, religieux et défensif, même si elles appartiennent à des modèles culturels très éloignés.

Un modèle plus proche serait celui des villes fortifiées de type Vauban, non pas celles définies sur des plans nouveaux, mais plutôt, comme dans notre cas, celles s’adaptant à l’espace et aux structures préexistantes. La puissance, les dimensions, les principaux traits caractéristiques et la valeur stratégique nous en rapprochent beaucoup, bien que sur un modèle bien singularisé.

En Espagne, nous trouverions d’intéressants parallélismes avec Ségovie ou Tolède, même si la perte, ce qu’à Lleida nous appelons vide urbain, différencie la perception visuelle et le sens monumental qui, indissociable de la ville et ses profils, dans le cas de Lleida se manifeste comme un patrimoine séparé de la trame quotidienne.

Un autre contrepoint symbolique serait la Tour d’Hercule, en tant que pôle d’attraction géographique et visuelle, référence territoriale et charge identitaire. Ses similitudes au niveau de la hauteur, du nombre de marches et du large champ visuel et ses contrastes, sont séduisantes.
Parmi les biens consignés dans la liste indicative, le Turó de la Seu Vella devrait rechercher des ensembles similaires même si ceux-ci ne sont pas présentés à la candidature de paysage.

Pour ses nombreuses circonstances similaires, tant au niveau de la forme que des événements historiques, nous pourrions mentionner Heidelberg : ville intermédiaire à proximité de la rivière, dotée d’une colline avec un château et une importante église médiévale.

Mentionnons également Naumburg, un exemple de roman tardif et de premier gothique, bien que dans des contextes formels et de création très différents de ceux de Lleida et du sud de l’Europe, et qui ne participe pas d’un paysage élevé et dominant.

Pour ce qui est du vide urbain, la candidature de l’espace urbain de Pocitelj, en Herzégovine, est intéressante. Elle présente une volonté de survivance en tant que patrimoine résilient, dans son cas la destruction lors de la guerre récente et la collaboration internationale, dans le nôtre une conscience progressive de récupération patrimoniale et de maturation civique contre l’oubli historique.

Une autre candidature à la liste indicative, Metz, en Lorraine, apporte une lecture particulière du passage de ville royale à impériale, avec une approche méthodologique des divers rôles historiques qui, en définitive, encouragent à la récupération de la valeur patrimoniale.

Si l’on considère la liste indicative espagnole, le cas du Turó de la Seu Vella ne peut s’aligner avec les paysages proposés. En effet, dans la plupart prédomine le facteur naturel, ou bien celui d’une culture matérielle de base agricole, à la différence de Lleida qui est un cas pleinement urbain et urbanistique. Mais ce ne peut être non plus celui d’une ville ou de la conception d’une trame urbaine, car le facteur paysage y est décisif et est par ailleurs la meilleure façon de comprendre la valeur exceptionnelle du bien.

Malgré ces parallèles au niveau de l’architecture militaire et des grandes structures défensives ou châteaux, ou des imposantes cathédrales ou acropoles, la présence de deux legs de la magnitude de celle du Turó de la Seu Vella, et leur combinaison, qui lui donne un relief fort et une importance visuelle, sont peu fréquentes.

Nous pourrions encore explorer d’autres patrimoines non déclarés, par exemple la Sacra San Michele dans le val de Suse, en Italie, la cathédrale médiévale de Tartu, en Estonie, située dans un endroit militarisé lui aussi pendant des années, ou encore, sur le territoire espagnol, la puissance monumentale et historique de Morella et son imposant ensemble, ou la ville de Zamora et les traces médiévales de grande qualité qu’elle abrite, mais sans l’attractif visuel de Lleida et ses horizons.

Dans les alentours plus proches, et en dépit des différences existantes, le Turó de la Seu Vella se situe dans un paysage singulier tel Montserrat, avec laquelle la Seu Vella partage des valeurs spirituelles numineuses et un chemin de pèlerinage, ou un ensemble tel Poblet — bien déclaré Patrimoine Mondial — avec lequel elle partage des moments stylistiques et historiques, des liens affectifs, et la considération d’archétype et de mémoire historique de Catalogne.

Pour terminer, revenons à l’Acropole d’Athènes, où nous apprenons que, au XIV siècle, le roi Pierre d’Aragon envoya des soldats d’élite protéger le Parthénon (aujourd’hui église dédiée à la Vierge) car c’était un des plus beaux temples du monde. La missive fut envoyée par le roi depuis son château de Lleida, sur le Turó de la Seu Vella, notre acropole.